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Les cahiers rationalistes. Editorial . n° 519 novembre 1997, pp. 3-6.

Un scientisme du non-savoir

Le procès en scientisme, lu et entendu à maintes reprises, intenté contre Sokal et Bricmont permet, une fois encore, de vérifier qu'il est plus facile de parler des livres qu'on n'a pas lus.

Les auteurs manifestent-ils, comme certains l'ont écrit, une 'morgue scientiste' qui, si c'était le cas, disqualifierait à coup sûr l'essentiel de leur thèse ? Voudraient-ils, de surcroît, priver les philosophes des acquis de la science ? Il nous semble, au contraire, qu'il n'est aucunement équivalent de dénoncer l'usage erroné de concepts scientifiques en philosophie, comme ils le font, et de proscrire les métaphores, ce qu'ils ne font nullement. Il n'est, en outre, nulle part question dans Impostures intellectuelles d'interdire aux sciences humaines d'utiliser les données des sciences expérimentales. Le qualificatif de scientiste, dont on les gratifie souvent, est donc proprement stupéfiant.

Le scientisme peut être entendu de multiples façons mais il est généralement accepté qu'il est un réductionnisme, c'est à dire qu'il exclut que l'on puisse utiliser dans les sciences de l'homme et de la société d'autre méthode que celle des sciences de la nature. Il suppose également que la science suffit à répondre à toutes les questions légitimes. C'est ainsi que Sokal et Bricmont le comprennent : "Définissons le scientisme comme l'illusion que des méthodes simplistes mais soi-disant 'objectives' ou 'scientifiques' peuvent permettre de résoudre des problèmes fort complexes" (p. 193). Mieux encore, appelant au dialogue entre les deux types de sciences, ils en recherchent les conditions nécessaires (p. 186) et prennent la précaution d'écrire que "le scientisme a souvent été confondu avec l'attitude scientifique" (p. 193) ce qui peut conduire aux "pires élucubrations" (p.194). Il est donc fondé de "se tourner vers l'intuition ou la littérature pour avoir une forme de compréhension, non scientifique, de certains aspects de l'expérience humaine" (p. 190). Ne pas tenir compte de ces affirmations reviendrait à adhérer à la thèse fantasmatique selon laquelle les auteurs s'avancent masqués et écrivent le contraire de ce qu'ils pensent !

Non seulement le scientisme est fermement dénoncé dans le livre, mais les auteurs y voient l'une des sources du post-modernisme, défini comme une offensive contre l'esprit des Lumières. C'est, écrivent-ils, parce que "telle ou telle méthode (simpliste) à laquelle on a cru dogmatiquement ne marche pas, qu'alors rien ne marche, que toute connaissance est impossible ou subjective" (p. 194). Il existerait ainsi un lien entre scientisme et scepticisme radical, un "scientisme du non-savoir", selon la belle expression de J. Bouveresse (Le philosophe chez les autophages, 1984, p.110), posture excluant que l'on puisse se réclamer de la recherche du vrai et ceci aussi bien dans les sciences molles que, par contagion, dans les sciences dures. P. Veyne n'écrivait-il pas : "Les sciences ne sont pas plus sérieuses que les lettres et, puisqu'en histoire les faits ne sont pas séparables d'une interprétation et que l'on peut imaginer toutes les interprétations que l'on veut, il doit en être de même dans les sciences exactes." (Les Grecs ont-ils crus à leurs mythes ?, 1983, p. 125). Nous sommes bien au cœur de l'entreprise de Sokal et Bricmont, comme l'atteste le caractère central de leur troisième chapitre consacré à la dénonciation des limites et des dangers du relativisme cognitif. Or, à lire de nombreuses analyses critiques, on peut imaginer que ce chapitre ne figure pas dans l'ouvrage. Il est très surprenant que soit généralement passé inaperçu le lien entre défense des idéaux républicains et dénonciation d'une pensée du renoncement selon laquelle tout se vaut.

Mais il est vrai que l'on ne saurait franchement s'étonner de l'influence insistante du relativisme, notamment dans l'ordre de la connaissance. R. Boudon a récemment inventorié les principales raisons de son succès. Je me limiterai à l'une d'entre elles, assez généralement méconnue. S'inspirant de la théorie de Toqueville selon laquelle le scepticisme radical est seul en mesure de réconcilier le caractère contradictoire des opinions avec l'égalité, valeur dominante de nos sociétés modernes, il remarque que "seule la 'théorie' du 'tout est bon' permet d'accorder une valeur égale à la 'poussière d'opinions' qui, selon Tocqueville, caractérise les sociétés démocratiques". Aussi est-il aisé de comprendre que dans celles-ci "les théories légitimant le scepticisme puissent espérer trouver une oreille attentive auprès de toutes sortes de publics" ( Le relativisme est-il résistible ?, 1994, p. 37). Boudon ne limite d'ailleurs pas ce diagnostic au relativisme cognitif et utilise le modèle tocquevillien pour expliquer la prééminence de l'anthropologie culturaliste dans la sociologie des sciences, telle que la pratiquent Bloor ou Latour, les cultures étant conçues, dans cette perspective, comme des totalités incommensurables, sécrétant leurs vérités particulières. Dès lors, "s'il y a seulement des ethnovérités et des ethnovaleurs, éthique, esthétique et épistémologie peuvent être traitées comme des illusions" (ibid., p. 38).

Pour Sokal et Bricmont, la vérité n'est pas une notion idéologique. Ils n'éprouvent aucune sympathie pour la tentative de liquidation de ce que l'on peut, avec Bouveresse, appeler des valeurs cognitives fondamentales : "la cohérence, la vérité, la validité, la confirmation ou la justification objectives" (op.cit., p. 117). Or c'est bien de cette tentative dont il est question dans la nébuleuse post-moderne. Il est utile pour s'en convaincre de faire de nouveau appel à l'éclairage de Bouveresse, se référant à deux livres de J.-F. Lyotard : "La condition post-moderne et plus encore Le différend usent et abusent de ce que l'on pourrait appeler le style énumératif-allusif, qui procède par accumulation d'exemples n'ayant entre eux, la plupart du temps, qu'une analogie extrêmement vague et souvent sans aucun rapport direct avec ce qui est réellement en question, mais qui pourraient facilement accréditer… l'idée que ce qui nous intéresse désormais avant tout est le différend insoluble plutôt que le dialogue, le dissentiment plutôt que l'accord, l'indécidabilité plutôt que la décision, la singularité et l'incommensurabilité plutôt que l'existence ou la recherche d'un point commun, etc. Comme si le résultat de Gödel… pouvait encourager en quoi que ce soit l'idée que ce qui préoccupe avant tout les mathématiciens d'aujhourd'hui est autre chose que la vérité ou la fausseté des propositions mathématiques." (Rationalité et cynisme, 1984, p. 128-129). Il me paraît tout à fait clair que les auteurs brocardés par Sokal et Bricmont confirment parfaitement, à leurs dépens, le jugement de Bouveresse. Analyphron, personnage du dernier livre de P. Engel, évoquant les philosophes continentaux idéal-typiques, est encore plus sévère : "Ils détestent les critiques, et les assimilent à des polémiques. Ils ne se sentent pas tenus de répondre aux objections. On ne peut pas non plus leur reprocher de se moquer de la vérité : ils ne savent pas ce que c'est, ils pensent que c'est une illusion. Ils n'ont aucun critère pour distinguer qui peut avoir raison ou tort… Ils savent de l'histoire, mais n'ont aucune culture scientifique… Tout est pour eux un texte, clos dans un contexte. Ils ne savent pas critiquer un philosophe. Ils ne savent que gloser. Ils ont l'esprit si large qu'il est mou, comme une cire prête à fondre au soleil." (La Dispute, 1997, p. 215).

J'ai probablement dû sous-estimer l'effet du soleil.

Alain Policar

© Les Cahier Rationalistes, 1997.
[Merci à Michel Naud]


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