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Charlie Hebdo , 1 er octobre 1997.

Les (ph)raseurs

Une bombe dans le petit monde intello : un physicien américain renommé dégonfle la baudruche et proclame que le roi est nu. Alan Sokal a réussi un superbe canular : faire publier dans une revue américaine réputée très sérieuse un article très obscur intitulé " Transgresser les frontières. Vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique ". Après quoi, il a révélé que ce texte n’avait aucun sens. Il visait les " postmodernes " (l’intitulé le plus con depuis " avant-garde artistique "), surtout les psys, sociologues, sémiologues, sémioticiens et autres philosophes français (et leurs innombrables disciples américains). Quelques victimes ont poussé des cris d’orfraie (notamment dans Le Monde), d’autres se sont tus prudemment, et Lacan et Deleuze ne peuvent plus répondre. Sokal (avec Jean Bricmont, physicien belge) récidive, publie le canular dans Impostures intellectuelles (Odile Jacob) et démonte des textes de Jacques Lacan, Julia Kristeva, Luce Irigaray, Bruno Latour, Jean Baudrillard, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Paul Virilio (plus quelques citations croquignolesques de Jacques Derrida, Régis Debray, Serres, Jean-François Lyotard, Louis Althusser, etc.). Molière, tes Précieuses ridicules, c’est rien à côté de nos penseurs en chef. Moi, quand il y a des équations, je saute, je n’ai jamais compris ce qu’était une racine carrée, mais nos penseurs, ça ne les gêne pas, et le résultat, c’est comme si j’écrivais qu’avec des racines carrées on peut maintenant conditionner des oeufs et des tomates cubiques. Quand le lecteur trouve " ens omni modo determinatum dx à non-A symbole de la différence (Differenzphilosophie) " sous la plume de Deleuze, ou il se tait, intimidé, ou il se tire. Eh bien, après ce livre (et pendant), il se bidonnera, encore que l’humour soit répétitif et les maths du livre aussi [...] sont fausses, les emprunts au théorème de Gödel (très à la mode) sont abusifs, et les comparaisons avec les théories des quantas ou du chaos tirées par les cheveux : rien que des oripeaux pour cacher le flou artistique d’une pensée qui d’ailleurs veut prôner le flou, la relativité de ce qui existe ou croit exister, même les lois de la physique (Irigaray trouve les matheux " sexistes " parce qu’ils négligent l’ " entr’ouvert ", les " ensembles flous "). Sokal et Bricmont démontrent à leur tour que les sciences humaines ne sont pas des sciences (heureusement, ainsi chaque individu reste un cas particulier - cf. Onfray, Politique du rebelle, Grasset). Ce qui est terrifiant, c’est que nos grands intellos feignent de se comprendre entre eux, alors que le canular prouve le contraire. Nos rhétoriciens s’accrochent comme des noyés au cou de la science pour tenter de sauver une discipline aussi mitée que la scolastique moyenâgeuse (tiens, une anthologie en " Folio " et à part Eckhart...). On me dira qu’il y a aussi dans l’autre sens des savants qui extrapolent dans la philo et coulent aussi - pas toujours. Ce n’est pas le cas de Sokal et Bricmont, mais cette prudence leur sera reprochée : ils ne s’attaquent qu’à la forme et se contentent de suggérer qu’un tel galimatias ne peut que cacher un fond insignifiant.

Alors imposture, escroquerie même ? Parfois oui, d’autres fois il s’agit d’une forme de maladie qui touche particulièrement les agrégés qui abusent de la métaphore (qu’ils laissent les images aux poètes) : la " jargonphasie " avec la logorrhée métaphorique. Origine : la caverne platonicienne, apogée avec le " noeud borroméen " de Lacan (oublié par Sokal), que même le plus fieffé lacanien renonce à expliquer, et avec le " concept du pli " de Deleuze.

Sokal et Bricmont, loin d’être des réacs ou des poujadistes, comme on l’a susurré, seraient plutôt proches de notre " Union rationaliste ", mais avec l’humour en plus. La preuve : une conclusion - de gauche - belle et nostalgique : " Souvenons-nous qu’il était un pays où des penseurs inspirés par les sciences écrivaient clairement, s’efforçaient de répandre ces connaissances parmi leurs concitoyens et mettaient en question les iniquités de l’ordre social. Cette époque était celle des Lumières et ce pays était la France. "

Dans Ce temps qui ne passe pas, de Pontalis (Gallimard), ce psy, pris de nostalgie envers les dinosaures, avoue qu’il ne faut pas " croire à la psychanalyse " mais qu’il faut " se fier sans réserve à sa force d’attraction ". On dirait une pub pour Irma la voyante.

Michel Polac

© Charlie, 1997.


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