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La Recherche n° 294 janvier 1997, page 7.

Il me semble que vous ne rendez pas bien compte de la signification de l'affaire Sokal. Il est vrai qu'arriver à tromper la rédaction d'une revue, en soi, ne prouve pas grand chose, et Sokal et Weinberg insistent bien là-dessus. Mais c'est le contenu de l'article qui est intéressant. Comment se fait-il qu'on publie un article qui commence par affirmer que « la réalité physique, tout autant que la réalité sociale, est, fondamentalement, une construction linguistique et sociale » ? Et qui se base sur d'obscurs commentaires de Derrida sur la relativité pour conclure que : « le pi d'Euclide et le g de Newton, qu'on croyait jadis constants et universels, sont maintenant perçus dans leur inéluctable historicité » ? Ou encore qui joue sur le mot « choice » en anglais pour relier l'axiome du choix dans la théorie des ensembles et le droit à l'avortement et qui parle, à ce sujet, de mathématiques libératoires ? Le contenu de l'article de Sokal est manifestement absurde, dès son premier paragraphe, ce qui n'était peut-être pas le cas de l'article finlandais. Mais là n'est pas l'intérêt principal de l'article : ce sont les citations d'intellectuels français et américains illustres qui sont les plus choquantes. Le texte de Sokal ne fait qu'établir un lien, logiquement arbitraire, entre des remarques parfaitement incompétentes sur la physique et les mathématiques, faites avec un aplomb remarquable, par ces grands intellectuels. Comme le dit très bien Weinberg dans la New York Review of Books : « De telles erreurs montrent que le problème n'est pas pas seulement la pratique éditoriale de Social Text, mais les normes d'une vaste communauté intellectuelle » Loin de vouloir séparer radicalement « science et culture », Sokal, Weinberg et moi-même souhaitons que la science fasse partie de la culture, et qu'on cesse de dire n'importe quoi sur son contenu et sur son épistémologie. Si un physicien situait la bataille de Waterloo en 1715, on rirait de lui, à bon droit. Mais alors que Mr Virilio confond vitesse et accélération (1) et dit que les électrons se déplacent à la vitesse de la lumière (2), Le Monde loue son « érudition étonnante » (3). De même, Feyerabend, qui se plaint qu'on empêche d'enseigner la magie ou le créationnisme à l'école plutôt que la science (4) est néanmoins considéré comme « un grand philosophe des sciences » (5).

(1) La vitesse de libération, 1995, p. 24.
(2) L'inertie polaire, 1990, 1, 107.
(3) Entretiens avec Le Monde, Idées contemporaines, 1984.
(4) Contre la méthode.
(5) La Recherche, novembre 1990.

Jean Bricmont, Université de Louvain

© La Recherche , 1997.


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