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La Recherche n° 294 janvier 1997, page 7.

Votre éditorial du numéro de novembre fait référence à ce qu’il est convenu d’appeler maintenant "l’affaire Sokal". à ma connaissance, c’est l’une des très rares mentions dans la presse française de cette plaisanterie qui fait grand bruit outre-Atlantique. Et c’est apparemment la première fois qu’elle est comparée à une autre mystification dont le Journal of Physics D faillit faire les frais. Il semble cependant que cette seconde affaire ait peu à voir avec les réactions provoquées par l’article de Sokal. Il convient en effet de rappeler que la revue Social Text, en publiant un numéro spécial intitulé Science Wars dont l’article devenu célèbre fait partie, souhaitait initialement critiquer l’ouvrage Higher Superstition : The Left and his Quarrel with Science (Paul Gross et Norman Levitt. Johns Hopkins Univ. Press, 1994) qui dénonce les méfaits de la déconstruction et du courant dit postmoderne dans les sciences exactes (cf. Social Text, Spring/Summer 1996, introduction de Andrew Ross). La controverse culturelle n’a donc pas été véritablement ouverte par Sokal et celui-ci convient que la publication de son article ne démontre pas grand chose en soi ; son contenu par contre pose au moins la question de la qualité du discours emprunté aux sciences par nombre d’auteurs à la mode (surtout français) dans les cultural studies américaines, et sur ce point, l’article a agit comme un révélateur en suscitant une multitude de réactions dont celle de Weinberg. Il provoque aux Etats-Unis d’importants débats sur le clivage entre la culture scientifique et la culture humaniste, le contenu et la qualité de l'enseignement, l'objectivité et la méthodologie scientifiques, les dérives relativistes en épistémologie, la dichotomie philosophique fait-valeur, et bien sûr, la possibilité de tracer une ligne de démarcation entre les sciences et les pseudo-sciences. Il s’agit là de questions culturelles, politiques, pédagogiques, sociologiques et philosophiques réellement importantes et il me semble tout à fait inexact d’affirmer que Sokal et Weinberg ont le désir de " séparer radicalement science et culture " (votre éditorial). A moins de considérer que la critique d’un courant culturel ne soit pas une activité culturelle elle-même... Comme le dit Weinberg, le gouffre d’incompréhension entre les scientifiques et les autres intellectuels semble au moins aussi profond à l’heure actuelle que lorsque C.P. Snow le dénonçait dans un livre fameux paru il y a une trentaine d’années - et son article est justement assez didactique sur les erreurs rencontrées dans un certain nombre de publications "postmodernes". Participer à combler ce fossé est l’une des tâches qui incombe à la vulgarisation scientifique où, je crois, La Recherche a toujours un rôle important à jouer ; si votre nouvelle ligne éditoriale vous investit également du travail qui consiste à fournir des repères culturels autour de la perception de la science par un courant philosophique précis, voire à vulgariser une manière de philosophie de la connaissance, sachez également être suffisamment didactique en présentant les enjeux véritables des débats.

Patrick Peccatte , Ingénieur informaticien

© La Recherche , 1997.


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