Retour à la page Sokal-Bricmont, etc.

La Recherche, n° 306 février 1998, page 9.

L’article de Jean-Marc Lévy-Leblond "Le cow-boy et l’apothicaire" avait-il sa place dans le numéro 304, décembre 1997, de La Recherche ? En premier lieu, le thème – la parodie dans Social text, le livre " Impostures intellectuelles ", les réactions suscitées par l’affaire ne touche guère au domaine scientifique que par le mésusage fait en sciences humaines de textes relatifs aux mathématiques, à la physique, et que par la condition des promoteurs Sokal et Bricmont.

En second lieu, qui ne s’étonnerait pas, ayant appris des oeuvres de J.-M. Lévy-Leblond, de " L’esprit de sel " en passant par " Quantique Rudiments " (que n’a-t-il écrit la suite ?), la vigueur de son esprit et sa maîtrise pédagogique, de découvrir sa signature au bas d’une méchante page où l’on ne trouve que brocards gratuits, critiques hors sujet, affirmations non justifiées et pas même l’ombre d’une démonstration convaincante, rien en un mot de scientifique. Pourquoi reprocher à Sokal et Bricmont d’avoir omis Engels parmi les imposteurs puisque les deux auteurs ne visaient que les postmodernes, Hegel par exemple n’étant cité que comme inspirateur de Deleuze ou repoussoir de Bertrand Russell ? Insinuation de mauvaise foi. Sokal et Bricmont feraient preuve d’un " blocage positiviste et scientiste " ? Mais, péjorative aux yeux de J.-M. Lévy-Leblond, l’affirmation est le plus bel éloge qui puisse être décerné à des scientifiques. Positiviste est celui qui se réclame de la seule connaissance des faits et de l’expérience ; positivisme, comme à l’origine, est synonyme de rigueur scientifique. " Scientiste, dit le Robert, est celui qui prétend résoudre par la science ces problèmes philosophiques ". Un affreux borné, donc. Oui, mais l’écueil est que la philosophie n’existe plus. Je ne connais qu’un problème dit philosophique (métaphysique), celui de Leibniz : " Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ". Leibniz a donné une réponse (puérile sous la lumière de nos jours) à un énoncé inconcevable. Car nul esprit humain ne peut se représenter ce rien, le néant, ce qui n’existe pas, n’a ni propriétés ni dimensions ni position dans l’espace et le temps qui, eux non plus, n’existent pas. Faux problème. Le monde est, et nous sommes, primates en bout de lignée, et rien de plus. Point. Car la Création, ex nihilo, est elle aussi, inconcevable. Non, la philosophie, qui n’a pas de domaine propre, qui n’a de technique que la rumination, d’outils que le stylo et les laryngolaxatifs, n’existe pas. Pas plus que les problèmes philosophiques. Il n’est que des philosophes, ou bien parasites, les uns accrochés à la peau d’historiens ou de mathématiciens ou de biologistes, etc., qui se nourrissent des productions et des délicatesses épistémologiques de leurs disciplines, les autres infiltrés dans les oeuvres de leurs congénères défunts, toujours trop obscures aux regards des mortels du commun, ou bien mouches vrombissantes dans les remous de l’actualité.

André Trigaux
51 Jonchery-sur-Vesle

© La Recherche , 1998.


Retour à la page Sokal-Bricmont dans la presse
Retour à la page Sokal-Bricmont, etc.
Retour à la page d'accueil

Indexez vos documents avec le logiciel Metadataminer Catalogue