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La Recherche, n° 297 avril 1997, page 95.

Que vaut la leçon du Pr Sokal ?

Bravo, mais gare aux retours de manivelles !

La première qualité du texte d’Alan D. Sokal est d’être très drôle. Truffé d’absurdités et de fieffés lantiponnages, il révèle par exemple que la " réalité physique, tout autant que la réalité sociale est, fondamentalement, une construction linguistique et sociale ", et explique que " le pi d’Euclide et le G de Newton, qu’on croyait jadis constants et universels, sont maintenant perçus dans leur inéluctable historicité ". Les mots ont ceci de commode qu’avec eux on peut vraiment tout dire...

La parodie est un genre ancien qui a fait ses preuves. Elle permet de dénoncer les impostures de toute sorte, en l’occurrence celles commises par certains extrémistes du relativisme dit postmoderne. La science, un discours comme les autres, une affaire de goût, soumise aux seuls jugements esthétiques et autres valeurs sociales ? Allons donc ! Prétendre que rien ne la distingue du mythe ou du poème surréaliste est ignorance ou mauvaise foi. Certes, la science ne prétend plus avoir accès à des vérités absolues et immuables, mais cet aveu d’humilité n’a guère ôté à la fécondité de sa démarche. On peut légitimement s’interroger sur la véritable nature des quarks, mais difficilement prétendre que ces derniers ne sont que de pures " narrations ".

Applaudissons donc Alan D. Sokal pour son joli coup, joué tout en finesse. Mais il reste à espérer que son canular n’aura pas d’effets pervers. Deux au moins sont a priori possibles. Le premier serait de détourner globalement les sciences humaines de l’examen critique de la science " dure ". Il ne faut surtout pas décourager ceux qui tentent de fonder une épistémologie crédible de la science moderne, bien orpheline de ce point de vue. Les sciences exactes et les sciences " souples " sont donc, volens nolens, dans le même bateau.

Un autre effet pervers est à craindre : que l’élégance de ce superbe canular fasse le lit du scientisme arrogant, au motif que les revues de la " vraie " science seraient - elles - protégées contre les impostures. Or nulle instance de contrôle n’étant à l’abri des pièges intelligents, la clairvoyance que l’on prête d’office à ces revues, comme un bon Dieu qu’on donne sans confession, a été plusieurs fois prise en défaut. Un exemple suffira. En 1931, Hans Bethe (futur prix Nobel de physique) et deux comparses ont rédigé un article expliquant pourquoi le zéro absolu de l’échelle des températures vaut précisément - 273 °C. Ils reliaient cette valeur (en fait arbitraire) à celle de la constante de structure fine alpha (qui intervient en électromagnétisme), voulant se moquer par là du physicien Arthur Eddington, qui attribuait à cette constante une porté mystique. Leur argumentation avait beau être absurde et cocasse, l’article fut publié dans la très sérieuse revue Die Naturwissenschaften... Le rire a ceci de salutaire et d’irremplaçable qu’il franchit allègrement les frontières idéologiques.

A lire :
G. Beck et al., " Remarks on the quantum theory of the absolute zero of temperature ", Die Naturwissenschaften, 2, 1931, p. 38.

Etienne Klein
Ingénieur au CEA

© La Recherche , 1997.

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