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La Recherche, n° 297 avril 1997, page 95.

Que vaut la leçon du Pr Sokal ?

Une farce sans valeur d’enseignement

Alan D. Sokal veut-il prouver que le postmodernisme est aussi peu crédible que les pseudo rayons N du physicien Blondlot ou que le Bathybius, soi-disant organisme infracellulaire des biologistes Haeckel et Huxley ? Veut-il montrer que le système des comités de rédaction et des referees fonctionne mal en sciences sociales ?

S’il s’agit de " falsifier " le postmodernisme, le procédé utilisé par Sokal ne serait même pas toléré par un undergraduate. D’abord, le postmodernisme n’est ni une théorie identifiable ni un groupe de scientifiques travaillant ensemble, mais une dénomination vague appliquée à des philosophes, des sociologues et des historiens des sciences qui parfois ne se sont jamais rencontrés et qui ne partagent peut-être pas une seule idée commune. Au sens poppérien du terme, si l’on peut réfuter une théorie, on ne peut rien contre un ensemble flou, parfois construit pour les seuls besoins de l’opération - le postmodernisme n’est peut-être défini que par la liste des auteurs que Sokal et Weinberg ne supportent pas... Admettons quand même sa réalité. La procédure expérimentale employée par Sokal est-elle correcte ? C’est-à-dire contrôlée et répétable ? Existe-t-il notamment un protocole écrit spécifiant les conditions de l’expérience ? Non. Social Text a été choisi à dessein et non par randomisation. Comment juge-t-on en physique semblables expériences ? Sans aucun intérêt, car il est impossible de les généraliser. De la parodie Sokal, on ne peut donc tirer aucune conclusion. Elle a pourtant bien eu lieu objectera-t-on ? Certes, mais localement, dans une configuration donnée et dont l’étude relève de cette microstoria que pratiquent merveilleusement Carlo Ginzburg ou Maurizio Gribaudi. Elle ne fournit qu’un indice dans une enquête qui serait encore à mener, rien de plus. En se limitant à la parodie, on remplace une discussion critique par une disqualification. La ficelle est usée et ne vaut guère mieux que d’autres procédés réducteurs, tels l’attaque sur une erreur mineure ou la critique de la personne au lieu de celle de son travail, etc. Les adversaires du soi-disant postmodernisme auraient-ils si peu confiance en eux pour fuir une vraie discussion ?

Qu’en est-il des comités éditoriaux des publications de sciences sociales : fonctionnent-ils mal ? Question mieux posée et cette fois susceptible d’une expérience contrôlée. Même si l’envoi simultané d’un texte à plusieurs revues est impossible (en raison de la règle d’exclusivité imposée par les revues), d’autres dispositifs d’évaluation existent auxquels aurait pu recourir Sokal. Les sciences sociales seraient-elles vraiment les seules à mériter d’être éprouvées ? Les comités de rédaction fonctionnent-ils mieux dans les sciences de la nature ? La récente affaire du procédé antigravité fantaisiste de Podkletnov dont l’article a été accepté par trois relecteurs du Journal of Physics D laisse penser le contraire.

Les procédures de publication mériteraient donc - c’est enfoncer une porte ouverte - un sérieux réexamen. Dans tous les cas mieux vaut opérer avec des méthodes rigoureuses - telles celles que décrit Bruno Latour - plutôt que de se livrer à une farce dont le résultat, sinon le but, est de séparer et d’opposer sciences sociales et sciences de la nature.

A lire :
P. Thuillier, Le Petit savant illustré, Le Seuil, 1980.
B. Latour, La Science en action, Gallimard, 1995.

Hervé Le Bras
Directeur d’études à l’EHESS

© La Recherche , 1997.

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