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La Recherche, n° 297 avril 1997, page 94.

Que vaut la leçon du Pr Sokal ?

Rien ne sera plus comme avant

Jorge Luis Borges déclara un jour qu’il n’y avait pas de meilleur Don Quichotte de la Manche qu’une certaine version en anglais. Devant la réaction indignée d’humanistes de tout poil, le vieil écrivain faillit s’étrangler de rire. C’est un rire de la même veine que provoque Alan D. Sokal, en rappelant qu’il n’est pas qu’une thérapie pour le corps...

La science a la réputation, sans aucun doute méritée, d’être la forme de connaissance la plus objective, la plus intelligible, la plus dialectique, la plus rigoureuse et, par conséquent, la plus universelle. Nous avons confiance en la science et en la plupart de ses applications. Tous, nous préférons traverser l’Atlantique dans un avion conçu avec les formules des scientifiques que dans celui qui le serait avec celles d’un mystique ou d’un artiste - malgré tout le respect dû à celui-ci comme à celui-là... Qu’en est-il lorsque la connaissance scientifique est imprégnée d’idéologie ? La biologie contient plus d’idéologie que la physique, l’économie plus que la biologie et la sociologie plus que l’économie... Par quelles lois sont régies les institutions qui valident et donnent tout son éclat à telle ou telle discipline scientifique ? En apparence, les garanties sont les mêmes : revues sérieuses, comités de lecture formés d’autorités reconnues ou d’experts examinant les articles à la loupe, etc. Alan D. Sokal, un physicien timide et affable - c’est du moins l’impression qu’il me fit lorsque je le rencontrai il y a quelques années - s’est posé la même question qu’il formula ainsi : une revue d’études culturelles, leader indiscuté dans son domaine, publierait-elle un essai délibérément truffé d’absurdités si celui-ci 1°) était bien écrit et 2°) allait dans le sens des postulats idéologiques de ses éditeurs ? Heureuse question à laquelle il fut malheureusement répondu, comme on le sait, oui.

Sokal a effectivement fait paraître un pavé manuscrit de quarante-huit pages (!), farci de bourdes hilarantes, profusément agrémenté d’interminables et fantaisistes notes de bas de page où toute la gent intellectuelle pensant sur la science apparaît au travers de 235 références bibliographiques (!), et ce, dans la revue au comité éditorial parmi les plus brillants du monde... Dans le flot d’encre des réactions bouillonne de l’innocence qui tourne à la confusion et précédant le désespoir, de l’indignation virant au dépit, de la colère cédant à la surprise... et à l’opposé, de la curiosité suivie d’admiration, de réflexion, de critique, mais surtout de rire, d’un grand rire ! D’un rire suivi de rire. Rire très sain parce qu’au bout du compte ce dont il s’agit ici ce n’est, ni plus ni moins, du rire de la science qui rit d’elle-même. Rire qui a tant manqué aux idéologies et croyances qui scandent l’histoire de la civilisation - et qui manque encore.

En science tout du moins, rien ne sera plus exactement comme avant l’affaire Sokal.

A lire :
J.-M. Lévy-Leblond, Aux contraires. L’exercice de la pensée et la pratique de la science. Gallimard, 1996.

Jorge Wagensberg
Professeur de physique et directeur du musée de la Science à Barcelone.

© La Recherche , 1997.

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