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Le Canard Enchaîné , 29 octobre 1997.

Effets spécieux à Philosophic Park

Tempête dans le landerneau philosophique. Deux physiciens épinglent le gratin des penseurs français, nuls en sciences, archinuls en maths. Bilan : une série de zéros pointés.

Qui ose toucher à nos philosophes ? Un Américain et un Belge ! Dans le calme désespérant du débat académique européen, on se dit : " Chic, une polémique ! ". Pourfendre le snobisme intello, la cuistrerie de certaines grandes consciences, les " impostures intellectuelles ", c’est le programme de Sokal et Bricmont, qui sont formels : Lacan, Deleuze, Baudrillard, Kristeva, Virilio écoulent de faux concepts scientifiques comme on écoule de faux sacs Vuitton. Paris, c’est le Macao de la philo ! La Sorbonne atelier clandestin ! On y trafique du pseudo-théorème de Gödel, de la topologie bidon, des " opérateurs commutatifs " avariés et autres " ensembles compacts " dangereux pour la jeunesse. Tout un jargon destiné à épater le chaland, gris-gris pour intellos, croix Vitafor pour têtes d’œuf. Mais voilà : on ouvre le livre et on s’ennuie. Il faut se farcir les vraies équations de Lorentz... et faire confiance à nos deux experts physiciens.

Au début, il y avait pourtant un canular réussi : la parution en 1996 dans la revue américaine " Social Text " d’un article parodiant les adeptes du " politiquement correct ". A grand renfort de jargon mécanico-quantique, le facétieux Alan Sokal, prof de physique à l’université de New York, faisait mine de prouver que toute vérité scientifique n’est qu’une question de point de vue et que toutes les théories se valent. Ridiculisés, les " relativistes " new-yorkais, qui raffolent des ces " postmodernes " frenchies aussi chics que Chanel et l’eau de Perrier... Une affaire charmante mais yanko-yankee.

Or l’affaire rebondit bizarrement cet automne avec l’entrée en scène du physicien belge Jean Bricmont, qui entraîne Sokal dans la rédaction de ce livre écrit en français et dont la première édition paraît en France (1) . Les auteurs nous préviennent que leur libelle n’est pas " une attaque provinciale contre l’intelligentsia parisienne ou encore un simple appel poujadiste au bon sens ". On est donc entièrement rassurés. Mais condamner le mathématiquement incorrect d’un Lacan (mort en 1981), dont l’école a explosé en vingt chapelles, d’une Julia Kristeva pour un texte datant de 1969, ou d’un Bergson pour un livre contre Einstein datant de 1922, est-ce de la saine polémique ? Comme le note Daniel Sibony (" Le Figaro ", 21/10), " l’usage douteux que ces auteurs faisaient des maths n’a trompé que ceux qui en avaient besoin ". D’ailleurs, Lacan a fait le même numéro de diva partout, poussant ses vocalises et ses contre-ut en art, littérature, linguistique, faisant croire qu’il avait tout lu, tout compris, citant tout et n’importe quoi (2) . Pourquoi se gêner quand le public en redemande ? Avec leurs loupes, nos deux détectives se contentent de répéter : " Il y a une erreur de maths là-dedans, je dirais même plus... "

Sokal et Bricmont ? C’est l’histoire des deux Dupondt qui se moquent de la Castafiore.

Frédéric Pagès


(1) Editions Odile Jacob, 276 p., 140 F.

(2) Dans " L’éthique de la psychanalyse ", pas moins de 84 ouvrages sont cités par Lacan, de l’épître aux Romains à " Histoire d’O " en passant par les oeuvres complètes de Karl Marx. (Voir l’épatant " Dictionnaire inespéré de 55 termes visités par Jacques Lacan ", par Oreste Saint-Drome, Seuil, " Points virgule ", 1994.) Contre le jargon lacanien et son snobisme, François George avait donné dès 1979 " L’effet ‘yau de poêle " (Hachette).

© Le Canard Enchaîné, 1997.

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