Retour à la page Sokal-Bricmont dans la presse

Le Devoir (Montréal) - Lundi 17 mars 1997

L'affaire Sokal (1) : Genèse

Depuis des mois, ce qui est désormais connu sous le nom d'affaire Sokal fait couler beaucoup d'encre et suscite des débats passionnés. Mais ici, on n'en parle guère, si ce n'est - et encore - dans les universités.
Mais il convient d'abord que je vous raconte de quoi il s'agit.
Depuis une vingtaine d'années, la vie intellectuelle américaine est marquée par un fort courant d'idées qu'on appelle cultural studies. Cela se veut de gauche et intellectuellement progressiste et a envahi, à des degrés divers, les études littéraires, le monde des essais, l'anthropologie, un peu la philosophie, bref, à peu près tout le spectre des humanités.
On fait là-dedans dans le «postmodernisme» et dans la «déconstruction»; on raffole de philosophes et essayistes français comme Derrida, Foucault, Lacan; on produit d'ambitieuses Théories - avec un grand «T», s'il vous plaît. Ratissant très large et traitant allégrement de n'importe quoi ou presque, on met au jour les contaminations idéologiques des «discours». Au total, on débouche sur un «relativisme» qui a envahi les universités américaines et qui fait des cultural studies un des principaux initiateurs et défenseurs de la political correctness.
Mais voilà: de nombreuses voix s'élèvent depuis toujours pour affirmer la vacuité de ces travaux et leur inanité intellectuelle. Selon ces critiques, on se trouve en face d'un jargon prétentieux qui ne correspond à aucune norme universitaires. Les adeptes des cultural studies ignoreraient trop souvent ce dont ils parlent et proféreraient tour à tour des sottises, des mensonges, des truismes. Selon les critiques les plus sévères, tout cela est une forme de fraude intellectuelle institutionnalisée de grande envergure, consistant à proférer tantôt des énormités, tantôt des banalités, enveloppées dans un incompréhensible charabia.
Attention, ici: de telles critiques ont pu venir de la droite, bien sûr, mais elles sont aussi venues de la gauche la plus traditionnelle et, par exemple, de Chomsky.
Alors ? Sommes-nous face à une percée intellectuelle majeure, ainsi que l'affirment des adeptes ? Ou face à des fumistes qui seraient aussi nuisibles ?
Le débat se poursuit depuis des années.
Là-dessus arrive Alan D. Sokal, professeur de physique théorique à New York, qui décide de se livrer malicieusement à une sorte de petite expérience. Sokal fait l'hypothèse qu'un article écrit par lui et qui serait un tissu de non-sens, sera néanmoins accepté par une revue universitaire de cultural studies à deux conditions.
La première: que cet article soit écrit selon les normes pompo-jargonneuses du genre; la deuxième: qu'il flatte les convictions idéologiques des destinataires du texte, et en particulier des éditeurs de la revue.
Dont acte. Sokal a rédigé un tel article et l'a envoyé à la revue Social Text, qui l'a publié au printemps dernier. Il dévoila aussitôt la supercherie et le débat s'enclencha. Il vient de se transporter en France, dont bien des intellectuels de renom ont été écorchés dans l'aventure.
Il ne s'agit pas ici, à mon sens, d'une simple querelle d'intellos ne concernant que les hautes sphères de la vie académique. Non: ce qui est en jeu ici a des retombées importantes et soulève un grand nombre d'enjeux réels. Je consacrerai ma prochaine chronique à certains de ces enjeux. Mais, pour le moment, je voudrais rappeler que le texte de Sokal est véritablement un tissu d'inanités.
Le titre, pour commencer, n'est pas mal, merci: «Transgresser les frontières: vers une herméneutique transformative de la gravité quantique». Rien de moins. Et je paie une bière à qui m'explique.
Sokal a mis là-dedans, comme il dit, «des vérités, des demi-vérités, des quart-de-vérités, de faussetés, des non-sequitur [c'est-à-dire des fautes de raisonnement dans lesquelles la conclusion ne découle pas nécessairement des prémisses], des phrases syntaxiquement correctes mais n'ayant pas de signification».
Il a aussi eu recours à des procédés rhétoriques dont les cultural studies sont friands: il fait appel sans vergogne à l'argument d'autorité, en lieu et place du raisonnement; des théories hautement spéculatives sont données pour de la science établie et l'inverse; il entretient de la confusion entre les sens technique et quotidien des mots, etc.
Dans son article, Sokal prétend tirer de «supposés» enseignements profonds et révolutionnaires (pour la culture, la pensée, la civilisation, que sais-je encore) de cette branche fort difficile et abstraite de la physique, la mécanique quantique. En fait, il aboutit à des conclusions aberrantes ou insignifiantes en proférant au passage des énormités, notamment sur la science.
La physique quantique serait par exemple d'une grande importance culturelle, voire d'avant-garde, parce que non linéaire ! Pi et G, assure Sokal, ne sont pas des constantes; la théorie des nombres complexes est donnée pour une branche nouvelle et encore spéculative des mathématiques.
On multiplierait les exemples et un étudiant de cégep en sciences ne s'y serait pas laissé prendre.
Là-dessus, on dira peut-être que le fait que des «littéraires» soient passés à côté de sottises aussi énormes ne fait que prouver, une fois de plus, combien sont éloignées les deux cultures dont parlait Snow il y a 30 ans. Erreur.
Car, d'abord, il n'y a pas que des aberrations sur le plan de la science dans ce texte, qui contient aussi des énormités concernant les humanités.
Ensuite, et pour enfoncer le clou, Sokal multiplie les citations de maîtres des cultural studies qui traitent de la science en commettant des gaffes monumentales, et il les reprend, coquin, à l'appui de son pompeux développement.
Il faut donc le reconnaître: par la publication de ce papier, Sokal a réussi un coup rigolo et instructif.
On verra la prochaine fois sur quoi il jette des lumières.


Le Devoir (Montréal) - Lundi 24 mars 1997

L'affaire Sokal (2) : leçons

Un prof de physique, Alan D. Sokal, a réussi un formidable canular: faire publier, dans une revue de Cultural Studies, un article truffé de non-sens sur la physique quantique et ses prétendus enseignements de grande portée révolutionnaire.
Un vaste débat s'ensuivit, qui donne l'occasion de méditer quelques sujets. J'en retiendrai ici cinq, sans pouvoir donner le détail de mon argumentation sur chacun - ce dont je m'excuse, mais je suis disposé à débattre.


Première leçon, de simple bon sens: ceux qui ont approuvé l'article et les maîtres dont ils se réclament sont des analphabètes en science. Ce qui est déjà grave, mais il y a pire: tout ce beau monde se permet de pontifier à son propos.
Ces gens-là ont des étudiants. Qui engrangent ces foutaises. Et deviennent professeurs. Et les répètent. Des années que ça dure et que ce cancer se propage. Cela donne des aberrations intellectuelles: des épistémologues que fait reculer une équation quadratique; des spécialistes des tenants et aboutissants socioculturels de la physique qui en ignorent l'a b c, et ainsi de suite. Suffit ! Car le sujet est trop grave pour être confié à des incultes.
La science, la science empirique et expérimentale est, depuis le XVIIe siècle, une composante incontournable de notre monde. Percée cognitive sans équivalent, elle est aussi un acteur majeur dans bien des enjeux sociaux, culturels, politiques, toutes ces catégories étant affectées par elle et par la technologie scientifique. La science, ses enjeux, ses retombées, tout cela doit être discuté, débattu. Mais ces débats supposent que l'on soit informé.

Deuxième leçon, épistémologique: parmi les thèses qui sont promues comme des évidences par tout ce beau monde figure en bonne place le relativisme. Ne vous laissez pas intimider par ce grand mot et laissez-moi vous expliquer.
Bien qu'on l'enveloppe dans un pompeux jargon, l'idée est ici assez simple. On part de cette évidence que la science a une histoire, qu'elle est le fait d'humains faillibles et ainsi de suite. Puis, du fait que la science n'est pas la vérité, qu'elle a été - voire demeure - sexiste, raciste, au service du pouvoir et tout ce que vous voudrez, on aboutit à l'idée qu'elle n'est qu'un discours parmi d'autres et que comme tous les autres discours elle n'est rien d'autre qu'un ensemble de propositions socialement convenues.
Ce faisant, on jette le bébé avec l'eau du bain. «La loi de la gravité est dure, mais c'est la loi», assurait Brassens. Selon la nouvelle logique que développent ces supposés esprits d'avant-garde, les lois de Newton sont des constructions sociales, des conventions; elles expriment un point de vue parmi d'autres sur le monde, lequel, au fond, se réduit à un ensemble de points de vue. Bon. Convenons donc demain d'amender la loi de la gravité et nous irons voir voler nos relativistes.
Troisième leçon, politique: tout cela ne va pas sans menaces graves pour la vie intellectuelle, bien sûr, mais aussi pour le combat politique de la gauche. Baudrillard, un des hérauts de Cultural Studies, a pu écrire que la guerre du Golfe n'a pas eu lieu ! Hé! il n'y a pas de réalité, seulement des simulacres, des illusions subjectives qui s'équivalent toutes, gnagnagna. Faudrait expliquer ça au môme qui a reçu un missile sur la gueule.
J'y tiens, moi, à la vérité et à l'objectivité vers quoi il faut tendre. Rationaliste ? Mais je m'efforce de le devenir, selon le beau mot de Bachelard. Cela se défend sur le plan intellectuel, bien sûr; mais je suis aussi convaincu que le combat de la gauche pour un monde meilleur ne se gagnera qu'avec ces atouts dans notre jeu; et qu'il est perdu d'avance sans elles. L'affaire Sokal a permis à la presse de droite de s'en donner à coeur joie. Intellectuellement, impossible de la contredire. La gauche sera intellectuellement saine ou ne sera pas.
Quatrième leçon, pédagogique: on peut tirer là-dessus des enseignements concernant la pédagogie de la difficulté. Je veux dire qu'il y a un monde entre des travaux qui sont difficiles en vertu de leur objet et des problèmes qu'ils posent, et des travaux difficiles en vertu du langage dans lequel des idées sont exprimées. Il est crucial d'apprendre cette distinction. Cela permet notamment de ne pas perdre son temps à des foutaises et de reconnaître ses propres limites. Il me semble sain de commencer à s'exercer sur des auteurs qui traitent en langage compréhensible de problèmes difficiles et de mesurer et d'accroître ses forces à leur contact. Bertrand Russell m'a toujours semblé l'auteur idéal pour ce faire.
Cinquième leçon, éthique. Russell, justement, a abordé un nombre considérable de sujets dans les humanités en des ouvrages écrits dans une langue simple et compréhensible. Sans nier l'utilité ou la nécessité d'une langue spécialisée, parfois, je suis convaincu que presque tout ce qu'on sait dans les humanités peut s'exprimer dans un langage compréhensible par tous. Mais pour faire carrière, il vaut mieux enrober ses truismes dans un jargon qui leur donne l'apparence de la profondeur, masquer son ignorance derrière des grands mots et donner l'illusion du savoir. C'est à cela que succombent les Cultural Studies.
Russell avait compris cet aspect de la vie intellectuelle dans les humanités. Lui qui était un des fondateurs de la logique moderne, un scientifique, un vrai, déclarait - je cite de mémoire: «On ne me tient pas rigueur à moi d'exprimer mes idées dans un langage simple. C'est que tout le monde sait bien qu'une phrase aussi banale que «Elle s'est remariée avec le frère de sa belle-soeur», je peux l'exprimer dans un langage qu'on ne peut comprendre qu'après des années d'étude.»
Mais là-dessus, suffit avec ces gens. Le monde tourne, avec ses tonneaux de sang. Ce qu'ils avancent, je le crains, ne sera pas d'un grand secours pour arrêter ce manège.

Normand Baillargeon

© Le Devoir (Montréal), 1997.
[Merci à Louis Le Borgne]

Retour à la page Sokal-Bricmont dans la presse
Retour à la page Sokal-Bricmont, etc.
Retour à la page d'accueil

Cataloguez vos documents avec le logiciel Metadataminer Catalogue