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Le Monde, 3 janvier 1997.

Sokal n’est pas Socrate

Nombre des attaques actuelles menées aux Etats-Unis aussi bien contre les " intellectuels français " (Jacques Lacan, Maurice Blanchot, Jacques Derrida) que contre des penseurs universels comme Freud n’appartiennent pas elles-mêmes au genre intellectuel. Elles ne cherchent pas à comprendre mais à parodier, à dénigrer, à piéger, à salir.

Leur orchestration relève davantage de l’opération commerciale ou même de la guerre psychologique. Leur philosophie sous-jacente est celle d’un chauvinisme anti-européen qui tiendrait lieu de commun dénominateur aux zélateurs d’une nouvelle souveraineté, dont nous devrions accepter partout d’être les vassaux, y compris et surtout dans la pensée.

Mais où est la pensée du professeur Alan Sokal (Le Monde du 20 décembre 1996) ? Prendre aux sérieux son canular n’a aucun sens. Ce n’est pas parce qu’une revue de sciences sociales se laisse piéger par des erreurs en physique que les questions sociales cessent d’avoir leur autonomie radicale. Ce n’est pas parce que certains rédacteurs de revues ultraspécialisées (aussi bien en sciences qu’en humanités) ignorent totalement la spécialité du voisin qu’il faut en attribuer la faute à feu Lacan, grand connaisseur de sciences naturelles, introducteur à la pensée anglo-saxonne, et " discutant " tenace des meilleurs logiciens.

Que Lacan soit moins intéressant à lire que Bertrand Russell n’est pas sûr, quand le premier discute le second, rappelant par exemple comment il a introduit Frege au doute sur la possibilité logique de réunir le signifiant et le signifié, le pensant et le pensé, la culture et la nature.

Ce vieux rêve scientiste n’est toujours pas éteint, même s’il est aujourd’hui bien en crise pour ne nous avoir pas sauvés de l’angoisse existentielle, au grand dam d’un Alan Sokal ou d’autres. Ce qui n’interdit évidemment pas de lire directement Russell, étonnamment plus ouvert que nos pistoleros de l’intellectual correctness.

Ce qui frappe surtout dans ces vastes opérations de dévaluation concertée, c’est leur cynisme, c’est-à-dire la croyance naïve dans la toute-puissance infantile de l’effet de mode. Leurs agents agressifs, stipendiés ou honnêtes, semblent se figurer que l’on peut spéculer à la baisse sur la pensée, comme sur la monnaie ou le marché de l’art. Ils se trompent : la réflexion n’intéresse que ceux qui s’y consacrent de l’intérieur, et cette passion-là est inconditionnelle, inélastique.

Que d’autres tournent autour en singeant ce qu’ils ne veulent pas comprendre n’a aucune espèce d’intérêt. Qu’ils organisent des sortes d’autodafés symboliques pour libérer la jeunesse américaine d’influences pernicieuses est aussi stupide que l’ordre donné jadis à Socrate de boire la ciguë pour arrêter de faire penser autrui.

Si l’on cherche un moyen de répandre partout les questions dérangeantes de Socrate, c’est bien celui-là : le tuer dans sa réputation de bien-pensant. Au fond, tant mieux : laissons au visiteur du parc à thèmes les simagrées de M. Sokal, et reprenons les questions posées au monde humain par Freud ou Lacan (que ses héritiers pourraient d’ailleurs publier un peu plus vite).

Denis Duclos est sociologue, directeur de recherche au CNRS.

© Le Monde , 1997.

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