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Le Monde, 11 février 1997, page 15.

Grâce au ciel, à Sokal et à ses pareils

Peut-être n’est-il pas tout à fait incongru qu’un auteur de fiction (je veux dire délibéré et content, et pas occulte ni honteux) fasse entendre un filet de voix dans une querelle où la " narration " semble jouer un rôle discutable.

Ce qu’il y a de plus délicieux dans le canular de Sokal, que j’approuve sans réserve, je le dis d’emblée pour mettre à l’aise, c’est qu’il ressemble fort à une épreuve classique de falsification parfaitement scientifique dans son esprit. Ici, il s’agit de falsifier l’énoncé d’un discours pour tester les critères de reconnaissance de sa validité. [NDLR : professeur de physique à New York, Alan Sokal est parvenu, en 1996, à publier dans Social Text, un article parodiant les thèses de cette revue, afin de discréditer le relativisme post-moderniste qu’elle défend (Le Monde du 20 décembre 1996).]

Si les tenants ordinaires du discours s’aperçoivent de la falsification (résultat aberrant : ce type se fout de notre gueule), c’est un point en faveur de la pertinence des critères. S’ils ne s’aperçoivent pas de la falsification (résultat correct : on publie), les critères sont tout ce qu’on veut sauf pertinents. Ils peuvent ne pas exister du tout. D’où le soupçon élargi que le discours lui aussi est tout ce qu’on veut sauf scientifique et même valide.

Les efforts de la première moitié du siècle pour apporter aux disciplines de l’homme quelque chose de la " dureté " des sciences, du genre réfutabilité, falsifiabilité, preuve, prédictibilité, etc., ont eu à mon sens deux types d’héritage. Le premier, heureusement encore vivace, est la permanence, sinon de la lettre des théories élaborées à cette époque, du moins de leur état d’esprit général, mélange de modestie devant le fossé creusé entre l’humain et le naturel, le comportement et la matière, et d’acharnement à tenter de le combler dans la mesure du possible et de l’honnête. Le second, à peu près défunt, me semble une hypertrophie maladive du premier, une confusion aboutissant à une croyance, celle que la scientificité était venue, plus sans doute comme le Messie que par le calcul, dans les disciplines de l’homme.

D’où l’accouchement douloureux de ce que Gardin a dénoncé à l’époque, avec une ironie opportune, comme " le soufflé sémiotique " dont l’albumine théorique prétendait, tout étant signe, opérer le décodage " scientifique " de tout et remplacer avantageusement l’épistémologie propre à chaque discipline. Comme tous les soufflés, celui-là s’est effondré de lui-même, laissant un certain nombre d’orphelins.

L’idée suivante, d’une géniale simplicité, a été de poser ni plus ni moins une égalité entre esprit de géométrie et esprit de finesse, à l’aide d’une double manipulation contradictoire que je n’oserais qualifier de dialectique : amollir (Bruno Latour dirait " assouplir ") les sciences dites " dures ", les littérariser en somme, les adjoindre à la production humaine des " mythes " et des " narrations ", qui, on le sait bien, relèvent d’une sociologie culturelle, et dans le même temps, une sorte de perméabilité familiale ou intra-spécifique étant ainsi établie, faire un bruit, ou répandre une odeur, de science dure dans une nouvelle mère universelle et molle à coups de relativité, de mécanique quantique, de chaos, de théorème de Gödel, de calcul différentiel, de phénomène rhizomateux - décorativisme qui tend à ranger les concepts scientifiques dans les panoplies de la rhétorique. Ce qui a inspiré à Isabelle Stengers la jolie expression de " concepts nomades ".

Je soupçonne hélas que ce qui est nomade est le terme, et non le concept, tout simplement parce qu’un concept scientifique recouvre quelque chose de si précis que sa substance exacte, sa " dureté " son tuées par le nomadisme. Et il n’en reste que la forme et le son, bref, le mot. On est allé, en analyse littéraire, jusqu’à parler d’entropie et de thermodynamique à propos de Lautréamont. Comme si, en jetant un sucre dans la mer, on espérait que l’eau va se cristalliser et pas le sucre fondre. Je ne vois pas le moindre rapport entre la relativité d’Einstein et le " relativisme " postmoderne, entre le principe d’incertitude d’Heisenberg et l’incertitude " narrative " comme principe, entre le flou quantique et le flou méthodologique.

Littérarisation des sciences, emprunts décorativistes, il ne manquait plus que l’incursion créative d’une sorte de psycho-socio-philosophie culturelle dans le champ même, ainsi amolli, des sciences, pour que la boucle du ridicule et de la suffisance fût bouclée, ce qui nous a donné les " mathèmes " de Lacan ou Derrida revisitant les équations d’Einstein.

Il y a, au bas mot, quelque désinvolture ignorante et malpolie à venir déclarer à des gens qui ont voué leur existence entière à la recherche acharnée de la validation de la théorie par des millions de mesures, l’épreuve de l’expérience et la preuve des faits (qui, on le sait, sont têtus), par l’argument empirique, les succès de la prédiction, les applications concrètes d’une logique abstraite et plus généralement la sanction du réel : " Tout ça, c’est de la narration ".

La nature n’a pas attendu Newton ou la physique moderne pour pratiquer la gravitation et la nucléosynthèse. Je ne vois pas pourquoi la nucléosynthèse, parce qu’elle a des effets historiques, politiques et sociaux graves, serait une pure production de l’idéologie, par une sorte d’effet magique de contamination de la cause par la conséquence, à moins de soupçonner la nature d’être elle aussi une faiseuse de narrations. Pour prendre un exemple plus familier, plus manufacturé donc plus " humain ", dans le fait que le beurre, avec un entêtement répréhensible, s’évertue à fondre à la chaleur et non au froid (ce qui serait une excellente révolution idéologique et narrative), on soupçonne, plutôt qu’un texte réactionnaire, une " réaction " de la matière (grasse).

La littérature, champ absolument justifié de l’imaginaire, de l’idéologie, de la narration pure, de l’expression plus ou moins déguisée d’un ego hypertrophié, cherche plus souvent la nouveauté, le scandale, la publicité et le commerce que la vérité, même privée. Chose que personnellement je n’approuve pas, persuadé que la fiction doit être aussi, à sa manière propre, une terre d’élucidation, mais dont il m’est impossible de me servir pour lui faire une sorte de procès épistémologique, dans la mesure où, par définition, elle n’a à rendre aucun compte logico-scientifique.

Si cette prééminence de la nouveauté égocentrique sur la conformité empirique gagne les disciplines de l’homme, la chose est grave, parce que l’idéologie pure n’est plus contrainte, et qu’il n’est pas oiseux de reconnaître une parenté entre un chercheur ou une école avides de révolution théorique à tout prix et un pouvoir totalitaire, dont l’un des fondements essentiels est la manipulation de l’histoire. Décréter qu’on a trop avancé une théorie historique et qu’il serait bon à présent de soutenir le contraire, ce désir d’inédit, quel qu’en soit le motif, étant absous par l’idée de plus en plus répandue qu’en histoire rien n’est ni vrai ni faux, même sans rapport philosophique avec un révisionnisme criminel, présente des symptômes identiques.

Je conçois parfaitement que, dans les disciplines de l’homme, on soit bien souvent entre science et littérature, mais, ceci est capital, contraint et forcé, et non pas délibérément. L’entre-deux est tolérable comme maladie de " l’humain " à peu près obligatoire, mais ne l’est pas du tout comme méthode. C’est à la fois un renoncement et une malhonnêteté. Ou on choisit de se plier, évidemment dans toute la mesure d’un possible propre à chaque discipline, aux exigences de validation ou de renforts de l’hypothèse scientifique, et dans ce cas on peut maintenir l’appellation de " sciences humaines ", ou bien les disciplines concernées retournent massivement dans le giron de la littérature, d’où elles sont sorties, la littérature ayant été longtemps le seul champ d’expression abstraite de l’expérience humaine.

Mais alors, Messieurs les imaginatifs, il faudra apprendre à écrire, car c’est aussi un champ poétique, c’est-à-dire musical. Là où le scientifique dit : plus de bruit que de sens, l’écrivain peut presque toujours ajouter : plus de bruit que de musique. Et, puisque j’en suis à la poétique, je trouve que le vocabulaire scientifique, outre sa qualité de signifier des concepts et des phénomènes précis, est aussi bien souvent beaucoup plus beau et évocateur que les bruyants gargarismes de l’ambition vague et de l’amphigouri. Il n’est que de comparer deux séquences terminologiques, l’une de la physique (relativité, principe d’incertitude, chaos, horizon des événements, limite du fer, supernova, vide quantique, quasar, spectre, lumière fatiguée, gravité, grand attracteur, galaxie cannibale, nébuleuse, particule virtuelle...), l’autre du Collège international de philosophie (frayage transversal, mouvement interférentiel, incursion inaugurale, pré-interprétation de la totalité du champ mondial, limites du destinal, discours rhapsodique...). Comparaison qui se passe de commentaires.

Quant aux anathèmes de Denis Duclos (sorte de bedeau effaré devant le sacrilège) et aux inepties de Bruno Latour (respectivement Le Monde des 3 et 18 janvier), réactions nerveuses de consciences d’être menacées, ils font à mon oreille un bruit très net de baudruche qui se dégonfle.

Entre l’intellectuel dont la liberté de penser se fonde sur les contraintes du savoir ou au moins en tient compte, serait-il taxé de " scientisme ", et l’intellectuel-oracle jamais sommé ni désireux ni capable d’étayer le moins du monde ses dires, il se trouve au moins un professionnel de la " narration " qui penche vers le premier, grâce au ciel, à Sokal et à ses pareils.

Michel Rio est écrivain

© Le Monde , 1997.

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