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Le Monde, 12 décembre 1997, page 23.

Réponse à Jacques Derrida et Max Dorra

Nul besoin de répondre aux critiques de Jacques Derrida à l'encontre de notre livre, Impostures intellectuelles, car il n'en formule aucune dans votre page Débats du 20 novembre. Il se contente de nous jeter au visage des expressions péjoratives - "chance d'une réflexion sérieuse gâchée", "pas sérieux", "cavaliers mal entraînés", "censeurs" - sans relever une seule erreur dans notre livre ou critiquer une seule de nos analyses. D'ailleurs, depuis la publication du livre, on assiste à la répétition du même scénario: nos détracteurs ne font aucune critique concrète; ils admettent implicitement que ce que nous disons est vrai, mais expliquent que, pour toutes sortes de raisons, ce n'est pas bien de le dire.

Derrida consacrant la majeure partie de son article à se défendre contre une attaque qui, de notre part, est inexistante, il vaut peut-être la peine de clarifier la relation (ténue) qui existe entre Derrida et notre livre. Une vieille remarque de Derrida à propos de la relativité d'Einstein est, en effet, citée dans la parodie de Sokal. Or le but de cette parodie était, entre autres, de se moquer du type de discours, fort fréquent dans le postmodernisme américain, qui consiste à citer les oeuvres des "maîtres" comme si cela tenait lieu d'argument rationnel. Puisque les textes de Derrida et de Lacan, ainsi d'ailleurs que les énoncés les plus subjectivistes de Bohr et d'Heisenberg sur l'interprétation de la mécanique quantique, font partie des références préférées de cette microculture, ils étaient un cheval de Troie idéal pour pénétrer dans leur citadelle. Mais notre livre, contrairement à la parodie, a une cible strictement limitée - l'abus systématique de concepts et de termes provenant des sciences physico-mathématiques. Jacques Derrida n'entre pas dans cette catégorie. Nous écrivons dans l'introduction: "Bien que la citation de Derrida reprise dans la parodie de Sokal soit assez amusante, elle semble être isolée dans son oeuvre; nous n'avons donc pas inclus de chapitre sur Derrida dans ce livre." Nous prévenons d'ailleurs le lecteur contre l'"amalgame entre les démarches, fort différentes, des auteurs" que nous discutons; ceci vaut, a fortiori, pour les auteurs que nous ne discutons pas, tels que Derrida. Il a donc raison de se plaindre lorsque les médias, en faisant un compte-rendu de notre livre, y mettent parfois sa photo; mais le reproche doit être addressé aux journalistes, et non à nous, qui avons été aussi clairs que possible.

Nous sommes d'autant plus d'accord pour déplorer les amalgames dont Derrida a été victime que nous déplorons également les amalgames qui ont été faits entre notre critique, qui s'en tient à la clarté et à la rigueur - qualités qui n'ont aucune couleur politique -, et des courants politiquements réactionnaires auxquels nous sommes totalement étrangers et, en fait, fermement opposés. Critiquer l'invocation abusive de l'axiome du choix n'est pas la même chose que d'attaquer la sécurité sociale.

Jacques Derrida nous fait un seul reproche concret: il relève quelques différences, dont une qui le concerne, entre les articles que nous avons publiés dans Libération (18-19 octobre) et dans le Times Literary Supplement (17 octobre), et il en conclut qu'il s'agit d'un "opportunisme" malhonnête: dire une chose aux Français et une autre aux Anglais. Malheureusement, la vérité est bien plus banale. Dans Libération nous avons écrit: "Nous ne critiquons nullement toute la philosophie française contemporaine. Nous n'abordons que les abus de concepts de physique et de mathématique. Des penseurs célèbres tels qu'Althusser, Barthes, Derrida et Foucault sont essentiellement absents de notre livre." Mais l'éditeur du TLS nous a demandé de formuler cette dernière phrase de façon affirmative; nous l'avons donc remplacée par: "Des penseurs célèbres tels qu'Althusser, Barthes et Foucault [...] apparaîssent dans notre livre uniquement dans un rôle mineur, en tant qu'admirateurs des textes que nous critiquons." Si nous avons omis Derrida de cette dernière liste, c'est parce qu'il n'apparaît même pas dans notre livre dans ce rôle mineur! Notons en passant que la liste des "exclus" pourrait être beaucoup plus longue: Sartre, Ricoeur, Levinas, Canguilhem, Cavaillès, Granger et bien d'autres sont totalement absents de notre livre. Nous nous attaquons à une forme d'argumentation (ou d'intimidation) qui abuse de concepts scientifiques, pas principalement à une forme de pensée.

Pour finir, répétons pour la énième fois que nous ne nous opposons nullement au simple usage de métaphores, comme semble le croire Max Dorra dont Le Monde a simultanément publié un point de vue. Nous ne reprochons à personne d'utiliser des termes courants comme "fleuve" ou "caverne", ni même des termes qui ont des sens multiples comme "énergie" ou "chaos"; nous critiquons l'utilisation de termes fort techniques, comme "ensemble compact" ou "hypothèse du continu", hors de leur contexte et sans explication de leur pertinence. Après l'avoir souligné tant de fois - dans le livre et dans les nombreux débats qui l'ont suivi -, il est triste de voir nos détracteurs répéter les mêmes généralités sur le "droit à la métaphore", sans prendre la peine de défendre un seul des textes que nous critiquons.

Jean Bricmont est professeur de physique théorique à l'université de Louvain.
Alan Sokal est professeur de physique à l'université de New York.

© Le Monde , 1997.

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