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Le Monde, 14 janvier 1997, page 15.

La vraie signification de l'affaire Sokal.

La mystification pédagogique d'Alan Sokal (Le Monde du 20 décembre) ne consiste pas à "piéger une revue de sciences sociales (Social Text) par des erreurs en physique", comme le soutient le sociologue Denis Duclos dans vos éditions du 3 janvier - ce qui serait banal. L'article de Sokal est un tissu de non-sens volontaires qui devraient choquer toute personne raisonnable. Le fait qu'il ait été accepté en dit long sur le niveau intellectuel de certains milieux académiques américains.

Par exemple, Sokal joue sur le mot "choice" en anglais pour relier l'axiome du choix en mathématique et le mouvement en faveur de l'avortement ("pro-choice"). Il suggère que les développements récents en physique mathématique justifient les idées de Lacan, et insinue que tout ce qui est "non-linéaire" et "discontinu" est politiquement progressiste.

Il ne faut nullement être spécialiste en mathématique ou en physique pour comprendre que ces assertions sont absurdes. Comment peut-on prétendre qu'il existe un lien aussi direct entre les fondements de la théorie des ensembles et le corps des femmes ?

Il faut lire l'article de Sokal (disponible, par exemple, sur le site Web de La Recherche : http://www.LaRecherche.fr) pour en apprécier le niveau. Ce qui est également intéressant, ce sont les citations d'intellectuels français et américains que l'article relie au moyen d'une logique fort arbitraire : parmi les auteurs français, on trouve Jacques Derrida et Bruno Latour sur la relativité, Jacques Lacan et Luce Irigaray sur la topologie, Jean-François Lyotard sur la physique, Michel Serres sur le temps et Gilles Deleuze et Félix Guattari sur le chaos.

Pourquoi Sokal a-t-il procédé de la sorte et que voulait-il prouver ? La méthode est peut-être discutable et les gens de Social Text ne sont nullement nos ennemis. Mais, en parodiant ses diverses "cibles", et en montrant que ceux qu'il vise n'y voient que du feu, Sokal a voulu, de manière spectaculaire, relancer un débat absolument nécessaire sur plusieurs tendances culturelles qui sont aussi répandues qu'erronées.

Première cible : le relativisme culturel. Pour une bonne partie de l'intelligentsia américaine, la science est devenue un discours ou une "narration" parmi d'autres, qui ne nous donne pas une vision du monde plus objective que d'autres "mythes". C'est pourquoi Sokal commence son article en déclarant que des études d'histoire et de philosophie des sciences (Thomas Kuhn, Paul Feyerabend, Bruno Latour et d'autres), ainsi que des critiques féministes ont montré que la réalité physique est au fond une construction linguistique et sociale, et que la connaissance scientifique, loin d'être objective, reflète les idéologies dominantes de la culture qui l'a produite.

C'est évidemment passé comme une lettre à la poste, parce que cette façon de parler est devenue extrêmement courante. Pourtant, c'est insensé : l'immense univers dans lequel nous nous trouvons n'existe ni pour nous, ni à cause de nous. Evidemment, nos théories scientifiques sont, dans un sens, des constructions sociales. Mais elles sont basées sur des arguments empiriques, ce qu'on oublie trop souvent.

Comment peut-on soutenir sérieusement qu'il n'y aucune raison empirique de croire que le sang circule, que la Terre tourne ou que les espèces ont évolué et que les controverses à ce sujet ont été closes, au moins en partie, parce que c'est ainsi que le monde est ? Et si ce n'est pas ce qu'on veut dire, n'est-il pas souhaitable de s'exprimer plus clairement ?

Deuxième cible : les extrapolations abusives à partir des sciences naturelles. On rencontre sans cesse l'idée que la mécanique quantique, la théorie de la relativité, le théorème de Gödel ou la théorie du chaos ont des implications culturelles et politiques profondes, ainsi que des applications directes aux sciences humaines. Sokal s'en donne à coeur joie, tirant déjà les implications sociales et politiques de la théorie, pour l'instant spéculative, de la "gravitation quantique".

Dernière cible : les philosophes et psychanalystes qui donnent abusivement à leurs lecteurs l'impression de maîtriser certains aspects du discours scientifique. Les écrits de Lacan sont remplis de références à la topologie ou à la logique. Dans Semiotikè, Julia Kristeva "utilise" l'axiome du choix et le théorème de Gödel. Paul Virilio parle d'intervalles de "genre-temps" ou de "genre-espace" (venant de la théorie de la relativité) à propos de la géographie et de l'histoire. Gilles Deleuze parle du calcul différentiel, Jean Baudrillard du chaos et Luce Irigaray de logique et de mécanique des fluides. Bruno Latour a écrit un long article où il analyse la théorie de la relativité comme "contribution à la sociologie de la délégation".

En y regardant de plus près, on s'aperçoit que leur érudition est fort superficielle et que la plupart de ces allusions savantes sont au mieux totalement arbitraires et au pis erronées.

Ces différentes questions seront développées dans un livre que nous écrivons sur les impostures scientifiques des philosophes (post)-modernes. Notre but est simplement d'attirer l'attention sur le manque de sérieux et de rigueur dans l'usage qui est fait de la physique et des mathématiques dans de vastes secteurs des sciences humaines.

Ce but relativement modeste nous attire des foudres plutôt contradictoires : nous serions des marxistes orthodoxes, des agents du protectionnisme américain, des réductionnistes, ou encore des gens qui spéculent à la baisse sur la pensée. Cela n'est pas sérieux et ressemble fort à la littérature que Sokal parodie.

 

Jean Bricmont est professeur de physique théorique à l’Université de Louvain.

© Le Monde , 1997.

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L'affaire Sokal ou la querelle des impostures par Yves Jeanneret 
The Sokal Hoax: The Sham That Shook the Academy de Lingua Franca Magazine

Ian Hacking : Entre science et réalité : la construction sociale de quoi ?    

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