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Le Monde, 20 novembre 1997, page 17.

Sokal et Bricmont ne sont pas sérieux

Le Monde me demande quel commentaire je fais du livre d’Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, tout en estimant que j’y suis bien moins pris à partie que d’autres penseurs français. Ma réponse est : tout ce la est triste, vous ne trouvez pas ? Pour le pauvre Sokal, d’abord. Son nom reste attaché à une supercherie (" the Sokal’s hoax ", " le canular de Sokal ", comme on dit aux Etats-Unis) et non à des travaux scientifiques. Triste aussi car la chance d’un réflexion sérieuse paraît gâchée, du moins dans un espace largement public qui mérite mieux.

Il aurait été intéressant d’étudier scrupuleusement lesdites métaphores scientifiques, leur rôle, leur statut, leurs effets dans les discours incriminés. Non seulement chez " les Français " ! Et non seulement chez ces Français ! Cela aurait exigé qu’on lût sérieusement, dans leur agencement et dans leur stratégie théoriques tant de discours difficiles. Cela n’a pas été fait.

Quant à mon modeste " cas ", c’est encore plus cocasse, pour ne pas dire extravagant. Au commencement de l’imposture, aux Etats-Unis, après l’envoi du canular de Sokal à Social Text, je fus d’abord l’une des cibles préférées, en particulier dans les journaux (j’aurais ici beaucoup à dire). Car il fallait tout faire, à tout prix, pour discréditer sur place le " crédit ", jugé exorbitant et encombrant, d’un professeur étranger. Or toute l’opération reposait alors sur les quelques mots d’une réponse improvisée, dans un colloque, il y a plus de trente ans (en 1966) et au cours de laquelle je reprenais les termes d’une question de Jean Hyppolite. Rien d’autre, absolument rien ! De surcroît ma réponse n’était pas aisément attaquable.

Bien des scientifiques l’ont rappelé au farceur dans des publications accessibles aux Etats-Unis, comme Sokal et Bricmont semblent le reconnaître aujourd’hui, avec quelles contorsions, dans leur livre à destination française. Cette courte remarque eût-elle été discutable - ce que j’aurais facilement accepté d’envisager - encore aurait-il fallu le démontrer et en discuter les conséquences dans mon discours. Cela n’a pas été fait.

Je suis toujours économe et prudent dans l’usage de la référence scientifique, et j’ai plus d’une fois traité de ce problème. Explicitement. Les lieux nombreux où je parle en effet, et précisément, de l’indécidable, par exemple, voire du théorème de Gödel, n’ont été ni localisés ni visités par les censeurs. Tout laisse à penser qu’ils n’ont pas lu ce qu’il eût fallu lire pour prendre la mesure des ces difficultés. Ils ne l’ont sans doute pas pu. En tout cas, ils ne l’ont pas fait.

L’une des falsifications qui m’ont le plus choqué consiste à dire aujourd’hui qu’ils n’ont jamais rien eu contre moi (Libération du 19 octobre : " Fleury et Limet nous reprochent une attaque injuste contre Derrida. Mais une telle attaque est inexistante. ") Ils me rangent précipitamment, désormais, dans la liste des auteurs épargnés (" Des penseurs célèbres tels qu’Althusser, Barthes, Derrida et Foucault sont essentiellement absents de notre livre "). Or cet article de Libération traduisait un article du Times Literary Supplement dans lequel mon nom avait été opportunément exclu, lui seul, de la même liste. C’est même l’unique différence entre les deux versions. Sokal et Bricmont ont ainsi rajouté mon nom en France, au dernier moment, à la liste des philosophes honorables, pour répondre à des objections embarrassantes : contexte et tactique obligent ! Encore l’opportunisme ! Ce gens ne sont pas sérieux.

Quant au " relativisme " qui, dit-on, les inquiéterait, eh bien, là où ce mot a un sens philosophique rigoureux, il n’y en a pas trace chez moi. Ni d’une critique de la Raison et des Lumières. Bien au contraire. Ce que je prends plus au sérieux, en revanche, c’est le contexte le plus large - américain et politique -, que je ne peux aborder ici, dans ces limites ; et ce sont aussi les problèmes théoriques qui ont été si mal traités.

Ces débats ont une histoire complexe : des bibliothèques de travaux épistémologiques ! Avant d’opposer les " savants " et les autres, ils divisent le champ scientifique lui-même. Et celui de la pensée philosophique. Tout en m’en amusant parfois, je prends aussi au sérieux les symptômes d’une campagne, d’une chasse même où des cavaliers mal entraînés ont parfois du mal à identifier la bête. Et d’abord le terrain.

Quel est l’intérêt de ceux qui ont lancé cette opération, dans un certain monde universitaire et, souvent tout près de lui, dans l’édition ou dans la presse ? Un hebdomadaire a ainsi publié deux images de moi (photo et caricature) pour illustrer tout un " dossier " où mon nom ne figurait pas une seule fois ! Est-ce sérieux ? Est-ce honnête ? Qui avait intérêt à se précipiter sur une farce au lieu de participer au travail dont elle a tristement tenu lieu ? Engagé depuis longtemps, ce travail se poursuivra ailleurs et autrement, je l’espère, de façon digne : à la hauteur des enjeux.

Jacques Derrida , philosophe, est directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS).

© Le Monde , 1997.

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