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Le Monde, 20 novembre 1997, page 17.

Métaphore et politique

En 1996, Alan Sokal, professeur de physique à l’université de New York, réussissait à faire paraître dans Social Text un article délibérément bourré d’erreurs scientifiques, mais reprenant en les parodiant les thèmes " postmodernes " chers à cette revue.

Au-delà des polémiques suscitées par cette " affaire " - relayée par un livre du même et de Jean Bricmont -, trois questions sont enfin clairement posées. L’expression même de " sciences humaines " est-elle adéquate ? A-t-on le droit, dans certaines régions du savoir, d’utiliser des métaphores comme un scientifique travaille avec des modèles ? Quel est l’enjeu politique de l’actuelle fétichisation de la scientificité ?

A la première question, tout laisse à penser qu’il faut répondre par la négative, sauf à s’embarquer dans la distinction sciences dures/sciences molles (ou douces...) dont l’énoncé même recèle implicitement un jugement de valeur inacceptable. La science n’est qu’un des aspects de l’activité humaine. La partie ne peut rendre compte du tout.

Ce que Sokal objecte à Deleuze, Lacan, etc. c’est d’utiliser des concepts scientifiques (de façon nécessairement métaphorique dans des textes philosophiques ou psychanalytiques) " sans la moindre rigueur ". Et l’on rejoint ici la deuxième question. L’idée ne viendrait en effet à personne de reprocher à Platon ou à Héraclite, parlant de caverne ou de fleuve, de n’avoir pas vérifié la conformité de leurs énoncés avec les données de la spéléologie ou de la dynamique des fluides.

Sokal aurait d’ailleurs également blâmé Kepler, dont les modèles étaient initialement de pures fantasmagories. On n’en finira pas, en revanche, au fil des siècles, de confronter ces métaphores - une caverne, un fleuve - à l’insaisissable réalité humaine, et de laisser proliférer des concepts mis en mots, jamais tout à fait satisfaisants pour rendre compte de ce qui semble toujours se dérober.

Car là est le noeud de l’affaire : la métaphore est un carrefour germinatif. Toute métaphore est obligatoirement, au départ, une association d’idées, c’est-à-dire une représentation née par analogie dans la mémoire singulière d’un individu. Les modèles scientifiques eux-mêmes sont le plus souvent des métaphores récupérées pour être utilisées, au fil d’une démarche cognitive, dans un domaine où l’objectivité est pourtant la règle absolue.

Entre une double hélice et la structure de l’ADN, une série de va-et-vient, un jeu alterné d’anticipations (sur la structure cherchée) et de refontes (du modèle censé en rendre compte) permettront d’affiner peu à peu, de préciser la nature de l’objet en cours d’étude. La métaphore est en somme à la croisée de chemins qui mènent (si elle reste métaphore) à un poème et (lorsqu’elle [est] employée comme modèle) à une théorie philosophique ou scientifique.

Une troisième voie est d’ailleurs possible lorsqu’on " laisse filer " la métaphore et qu’elle reprend sa place dans une chaîne associative ; elle autorise alors parfois, dans certaines conditions (celles d’une cure analytique par exemple), une hypothèse interprétative. La diminution d’une souffrance sera la seule preuve, vécue, non objective, " scientifiquement " critiquable certes, de la pertinence de cette interprétation.

" La science est l’idéologie de la suppression du sujet ", disait Lacan, perspicace. Sous cet angle, les modèles/métaphores sont peut-être, d’une certaine façon, les derniers vestiges d’une subjectivité que les différentes sciences avaient cru avoir définitivement éliminée.

" Sujet psychologique ", mais aussi " sujet social ". Car il y a ici d’autres enjeux encore. Un autre déni. Politique celui-là.

Que nous apprend en effet l’histoire des découvertes scientifiques ? Que toute théorie devient immanquablement un système. " Quand l’hypothèse est soumise à la méthode expérimentale, dit Claude Bernard, elle devient une théorie, tandis que si elle est soumise à la logique seule, elle devient un système. [...] Une doctrine est donc une théorie que l’on regarde comme immuable et que l’on prend comme point de départ de déductions ultérieures que l’on se croit dispensé de soumettre désormais à la vérification expérimentale. " Il faut bien noter ces " on " que, curieusement, répète Claude Bernard. C’est que théories et groupes tendent à se dérober à l’épreuve du réel, à sortir du sillon, à délirer. Un groupe se ferme - se transformant en club, à la limite en secte - dans le même temps qu’une théorie se boucle, devient une idéologie.

Théories pétrifiées et groupes fermés recèlent un ordre caché que seul un mouvement de révolte peut démasquer. Un mouvement qui dit non aux réponses toutes faites de la tribu lorsqu’à un moment ou à un autre survient le détail gênant. Un détail qui annonce le neuf, du futur encore méconnu, l’émergence du réel.

" Les idéologies sont mortes ", nous serine-t-on. Tant mieux : c’étaient des théories pétrifiées, récupérées par des bureaucraties. Les théories, elles, restent indispensables pour démontrer les idéologies sans cesse renaissantes. Eternelles pensées uniques.

Derrière la fétichisation de la scientificité, il y a un déni du politique. C’est-à-dire une occultation des conflits - bref, de l’autre. On entre alors - avec l’aide évidemment involontaire de Sokal - dans une pseudo-réalité neutre, un montage aseptisé régi par des " experts " qui, eux, " savent ". Sur les grands médias, par exemple, faisant semblant de croire à " l’objectivité scientifique d’un expert ", on convoquera un " politologue " pour lui demander son avis. " Il y a un problème de communication ", a-t-on entendu déclarer gravement à propos du licenciement des salariés de l’usine Renault-Vilvorde, explication traditionnellement invoquée dans les moments de tension lorsqu’on se refuse à affronter la réalité d’un conflit.

Car le " détail gênant ", le révélateur de réel, ce peut être une grève quand inopinément elle survient. Il y a dans toute grève un contenu manifeste - la revendication - et, rarement exprimé, un contenu latent. Un sens caché. Pendant le temps d’une grève, par exemple, on le sent bien, l’angoisse change de camp. La distinction sujet/objet apparaît alors dans sa cruelle réalité : loin d’être une donnée, elle est l’enjeu d’un combat, toujours. Une lutte pour ne pas être un objet sous un regard.

Le point commun aux auteurs que Sokal et Bricmont ingénument pourfendent - de Deleuze à Virilio en passant par Lacan - est d’avoir, d’une façon ou d’une autre, tenté une analyse du pouvoir, ce pouvoir qui se résume si souvent, en fin de compte, à la capacité d’angoisser.

Il ne faut pas se tromper d’imposteurs.

Max Dorra est professeur de médecine à l’université ParisV.

© Le Monde , 1997.

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