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Le Monde, 30 septembre 1997, page 27.

L’Américain Alan Sokal face aux " imposteurs " de la pensée française

D’un article-canular, deux hommes de science ont voulu faire un livre qui brocarde la légèreté de la pensée des principaux philosophes français. Invités à réagir, ces derniers dénoncent une tentative anti-intellectuelle et francophobe.

Alan Sokal en est encore tout plié de rire. Lui-même n’y croyait pas. Lorsqu’il confie à Social Text - revue américaine d’ " études sociales et culturelles " de l’université Duke (Caroline du Nord) - un article bardé de références rédigé dans la ligne et la langue du " relativisme post moderne ", les éditeurs n’ont vu que du feu à ce qui était en fait un pot-pourri de citations confuses et dénuées de sens, destinées à flatter leurs présupposés idéologiques et émises par les intellectuels français les plus influents outre-Atlantique : en vrac, Jacques Lacan, Jacques Derrida, Julia Kristeva, Gilles Deleuze et Félix Guattari, Paul Virilio, Jean Baudrillard, Jean-François Lyotard, Michel Serres, Bruno Latour ou Luce Irigaray. L’article paraît en avril 1996 sous un titre joyeusement pompeux : " Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformatrice de la gravitation quantique. " " Ce que je craignais est arrivé : ils ont publié ce texte, malheureusement ", rappelle Sokal avec une feinte de dépit bien comprise. Depuis, la parution du canular a fait grand bruit. Pas moins que les " unes " du New York Times, du Herald Tribune, de l’Observer ou du Monde, sans compter les nombreux colloques et débats à New York ou à Boston, mais plus encore - et cela donne à penser - à Paris.

Abus d’autorité

Ce qu’Alan Sokal et Jean Bricmont ont voulu brocarder dans un pastiche - la gangrène du relativisme radical dans les sciences humaines et l’usage fumeux, approximatif et fallacieux que feraient des sciences certains philosophes, sociologues, psychanalystes ou critiques littéraires français -, les deux hommes de sciences proclament leur intention de l’analyser plus méthodiquement. D’un article en forme de farces et attrapes, voilà désormais un livre dont le titre, Impostures intellectuelles, ne trompe personne. La parodie cède la place au passage en revue des parodiés : un par un, Lacan en tête, les " victimes " du canular ont droit - presque toutes - à un chapitre. Et nul besoin d’être mathématicien pour trouver risibles des citations ainsi extraites de leur contexte, comme : " C’est ainsi que l’organe érectile [...] est égalable à la racine carrée de -1 de la signification plus haut produite... " (Lacan), ou cette fameuse phrase à l’honneur dans le canular : " Le Pi d’Euclide et le G de Newton, qu’on croyait jadis constants et universels, sont maintenant perçus dans leur inéluctable historicité. "

En dressant un tel bêtisier pour pointer l’abus d’autorité, les deux savants n’ont pas de mal à mettre les rieurs de leur côté. Mais ceux qui les soutiennent ne sont pas nécessairement réputés pour leur sens de l’humour : notamment, outre le linguiste Noam Chomsky ou le philosophe Paul Boghossian, le Prix Nobel de physique Steven Weinberg, qui dénonce non seulement le mauvais usage des sciences, mais l’absurdité en soi à tirer des conséquences philosophiques ou politiques des théories scientifiques : " Je conçois à la rigueur que le théorie d’Einstein puisse être une métaphore , comme les nuages pour le poète Keats, explique Weinberg, mais absolument rien n’autorise à l’utiliser comme influence philosophique. "

Au-delà de la boutade, Sokal et Bricmont soulèvent une question de fond : comment une certaine pensée française qui fait autorité aux Etats-Unis a-t-elle pu produire de telles dérives relativistes ? Autant qu’intellectuel, le problème est politique. Homme de gauche accusé de faire le jeu de la droite, Sokal se voudrait au contraire le redresseur de torts d’une gauche dévoyée par sa propre volte-face. Une gauche qui ne serait plus fondée par la puissance rationaliste, mais par un subjectivisme et un relativisme épistémiques où la science ferait figure de mythe parmi d’autres. Où serait mis en doute le statut même du fait, où l’opposition ne serait plus entre la vérité et l’erreur, mais entre différents modes de narrations. L’adversaire est tout désigné : les " social studies ", bastion américain du multiculturalisme, de la " political correctness " et d’un relativisme déduit, à force d’interprétations abusives, d’une certaine pensée française.

Si le canular tombait à propos aux Etats-Unis, pourquoi donc publier en France, et en France seulement, un livre condamnant des dérives philosophiques qui n’y ont plus lieu ? Quel point commun entre Lacan, Kristeva, Baudrillard ou Irigaray, sinon ce que les " cultural studies " américaines en perçoivent, en les regroupant sous la catégorie inexistante de " post-modernisme " ? " Quelle est l’intention d’une telle polémique, si loin des préoccupation actuelles ?, se demande Julia Kristeva. Cela correspond à une entreprise intellectuelle antifrançaise. Face à l’aura des penseurs français aux Etats-Unis, la francophilie a cédé le pas à la francophobie. " Une façon de " botter en touche " ? En attendant, les victimes de Sokal et Bricmont sont bel et bien prises la main dans le sac. " Et alors ? ", diront même les scientifiques, au rang desquels le physicien Jean-Marc Lévy-Leblond : " Pour qu’il s’agisse d’"erreurs", il faudrait que ces phrases constituent l’élément-clé d’un discours démonstratif. Ce n’est pas le cas. Les "erreurs" sont plutôt des abus d’interprétation ou des dérapages qui ne prêtent pas à conséquence. "

Dévaluation intellectuelle

" Les scientifiques auraient-ils un rapport privilégié à la vérité ? ", renchérit la mathématicienne Françoise Balibar. Si un de mes élèves faisait le schéma de Lacan pour illustrer le stade du miroir, je mettrais zéro. Mais quelle importance ? Lacan aurait trouvé une autre métaphore, son raisonnement eût été le même. " C’est l’usage de la métaphore que revendique Julia Kristeva - comme l’avait fait Barthes (Critique et vérité) en réponse aux attaques lancées par Raymond Picard dans un livre aux accents déjà sokaliens : Nouvelle critique, nouvelle imposture -, au nom de la spécificité de la démarche des sciences humaines : " Celles-ci utilisent les références autrement que comme sciences exactes : non comme modèles mais comme métaphores au travail. La science des sciences humaines n’a jamais été pure. Elle introduit une subjectivité plus proche de la littérature que de la science. " Philosophe des sciences, Isabelle Stengers, pourtant peu amène envers les " post structuralistes " ou les " post modernes " et que le canular avait fait " rigoler ", va plus loin en attaquant Sokal et Bricmont sur leur propre terrain : la science, loin d’être " pure ", userait elle-même du langage comme d’une métaphore : " Quand les scientifiques, pour désigner le "système dynamique à coefficient de Lyapounov positif" utilisent le terme moins scientifique de "chaos", cela paraît humain. Mais une fois qu’ils se le sont appropriés, ils voudraient que plus personne n’y touche. "

Il s’en est fallu de peu que le tour soit joué, si Sokal et Bricmont s’en étaient tenus à leur objet initial. Mais sous prétexte de régler leur compte aux dérives obscurantistes de la pensée de 68, ils répondent par une opération scientiste de dévaluation intellectuelle. Un prétendu " retour aux Lumières " fait d’oppositions rigides (préjugé/vérité, illusion/connaissance, mythe/science) qui n’est pas dépourvu d’implications politiques. La vraie victime, c’est la pensée. " L’héritage du XXe siècle nous impose aussi une critique de certaines illusions des Lumières et celle d’une croyance trop naïve dans le progrès ", remarque le philosophe Alain Finkielkraut (dont Alan Sokal sera, avec Michel Deguy, l’invité de son émission " Répliques " sur France-Culture, le 11 octobre). Quant au sociologue Bruno Latour, il notait dans Le Monde du 18 janvier que l’on " ne saurait faire appel à une notion ancienne de la gauche pour sauver une conception de plus en plus décalée de la science ".

En somme, la guerre menée par Sokal et Bricmont sent vaguement la naphtaline. Elle sonne comme une vieille rengaine, la réponse ressassée du berger à la bergère, des scientifiques aux moins scientifiques, des sciences " dures " aux sciences " molles " - c’est-à-dire humaines.

Marion Van Renterghem


Encadré

Un homme de gauche

Agé de quarante-deux ans, Alan Sokal est professeur de physique à l’université de New York, spécialisé en physique mathématique, physique statistique et théorie quantique. Se désignant comme homme de gauche et " féministe ", il a enseigné les mathématiques à l’université nationale du Nicaragua au temps des sandinistes. Sa " mystification " - dont la révélation a entraîné la création d’une centaine de sites sur Internet - a paru dans Social Text, revue de gauche incarnant les " cultural studies " et les " social studies ". Ce courant intellectuel se consacre notamment à l’étude des phénomènes sociaux, philosophiques, historiques, culturels ou scientifiques sous l’angle des différences minoritaires.

© Le Monde , 1997.

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