Retour à la page Sokal-Bricmont dans la presse

Le Monde, 31 janvier 1997, page 15.

L’éclat de rire de Sokal

Un immense rire pantagruélique, et rien d’autre : voilà ce que le débat " fin de siècle " auquel la farce d’Alan Sokal continue de donner lieu aurait dû provoquer : celui-là même que la lecture de son texte visait d’abord à susciter. Pour qui a lu dans sa totalité ce texte réjouissant, irrésistible, et sans avoir besoin d’une culture approfondie sur ses dessous, l’éclat de rire s’impose dès la première page et jusqu'à la dernière : un festival qui rappelle le même talent, la même ironie, la même joie du pastiche que ceux dont témoignent les Ecrits scientifiques de Georges Perec.

Pour légitimer la solidité de ces écrits - par exemple, Cantatrix sopranica -, Perec se référait dans ses notes à des auteurs aussi connus, confirmés, " crédités " en prestige et en soutien financier (comme disent nos sociologues) qu’Alka-Seltzer, Attou et Ratathou, Einstein Z., Zweistein D., etc. Bref, des chefs-d’œuvre littéraires du Collège de la pataphysique.

Mais Sokal, lui, ne mène pas sa démonstration en se référant à des auteurs parodiques. Il cite des auteurs, parmi lesquels plusieurs Français, qui ont grand succès aux Etats-Unis. Du coup, horresco referens, le débat français, que le texte de Sokal suscite, prend deux aspects dans une polémique digne des échanges terroristes de la guerre froide. Le premier est de l’ordre du cocorico : c’est, nous dit-on dans vos colonnes, une agression américaine. Derrière Voltaire, il y a l’ombre de McCarthy ; Clinton traite la France comme la Colombie ; l’Amérique fait la guerre non plus contre les Soviétiques, mais contre nos intellectuels postmodernes, etc. On se croirait revenu, en effet aux temps où Coca-Cola, belles américaines et drugstores menaçaient l’intégrité de l’Hexagone.

Le deuxième aspect est plus sérieux, même si la violence de réactions de nos compatriotes commentateurs tend à l’occulter - et sans qu’il y ait jamais de discussion sur le fond : la meilleure défense n’est-elle pas l’attaque, qui permet de faire oublier qu’on a sévèrement été mouché ? Sokal n’a pas seulement mis le doigt sur la légèreté avec laquelle certains sociologues ou philosophes manient des concepts scientifiques (vieille histoire : déjà Bergson dans son dialogue avec Einstein...). Il a aussi soulevé un problème de fond en critiquant l’école " constructiviste " ou " postmoderne " en sociologie de la science : le travail de recherche s’y réduit à un conflit d’intérêts, la découverte scientifique à des batailles de pouvoir, la science à des systèmes de croyances parmi d’autres. Par exemple, pour citer les gourous-pionniers de cette école, dans le manuel qu’ils viennent de produire, l’astrologie ne répond pas moins aux critères de la méthode scientifique que l’astronomie, " il est concevable qu’un jour elle se prête à un triomphe de la méthode scientifique " (Barnes, Bloor et Henry, Scientific knowledge, Athlone, Londres, 1996, p. 141).

Revenons sur Terre : les études sociales de la science ont contribué à mettre en perspective l’institution scientifique, ses limites et ses dérives, à montrer combien les activités de recherche et leurs protagonistes dépendent de l’environnement social et politique, des modes d’organisation et de financement, des stratégies des individus, des équipes et des institutions. Très bien : c’est utile et sain, elles ont aussi contribué à remettre à leur place l’arrogance et le positivisme de certains scientifiques ou l’idéologie de la recherche " pure ", qui a pu servir d’alibi et de bonne conscience au complexe scientifico-militaro-industriel. Sur la base de ces travaux, un mouvement de pensée a pris son essor, qui en est venu à enseigner dans nombre d’universités américaines et européennes que la construction du savoir est le produit exclusif du sexe, de la race et/ou de la religion.

Il n’est pas innocent de prétendre que Social Text, la revue où Sokal a publié sa " blague ", n’a pas de comité de rédaction - elle en a un - ou que celui-ci n’y a vu que du feu : tout au contraire, la caution (apparemment) donnée par un physicien théoricien aux conceptions mêmes dont les éditeurs de cette revue se réclament a suffi pour qu’il passe comme lettre à la poste, malgré son " hénaurmité " (comme eût dit Flaubert).

Le trait commun de ces écoles est de se réclamer du relativisme. Non pas le relativisme qui soumet à la question les doctrines et les idées reçues, ou le relativisme historique et sa fonction critique, mais celui qui professe que tout est sur le même plan, par exemple, la physique et le chamanisme. Les prétentions à la vérité sont toutes égales, parce qu’au total il n’y a pas de vérité, tant et si bien qu’à force de traiter " symétriquement " les différentes formes et sources de rationalité, le savoir scientifique n’est plus qu’un récit (ou la technologie qu’un texte) parmi d’autres qui, relevant de l’ethno-anthropologie, renvoie l’épistémologie et l’histoire des sciences au cimetière des disciplines caduques et surtout mystificatrices.

C’est cela qui est en jeu dans la démonstration parodique de Sokal : toute vérité, et d’abord celle des démonstrations et expérimentations scientifiques, n’est qu’une construction sociale, et par suite, comme l’a si bien dit Ernst Gellner, dans son dernier écrit : " les canons de la connaissance ne sont plus que masques et costumes lors d’un Carnaval permanent " (Commentaire, automne 1996). Tout est relatif, et s’il y a bien des sciences en attente et des vérités datées, le fonctionnement de la science n’est-il qu’une mascarade (pour certain(e)s, celle de la domination des mâles, des Blancs, de l’Occident chauviniste, etc.) ?

Après tout, le relativisme est une qualité, pas un défaut, c’est la capacité de changer de point de vue ", dit l’une des opinions que vous avez publiées, où l’on nous précise (sans rire) que si les physiciens théoriciens s’en prennent aux sociologues de la science, c’est parce qu’ils " sont privés des gras budgets des la guerre froide ". Le relativisme, c’est aussi la capacité de dire tout et n’importe quoi, et il faut savoir gré à Sokal (comme à Perec) de nous rappeler qu’un discours scientifique n’est l’équivalent ni d’un mythe, ni d’un poème surréaliste.

Peut-être, hélas, ceux qui parlent de guerre froide et d’enjeux politiques à propos de ce débat n’ont-ils pas tout à fait tort. Ce relativisme mène aussi, politiquement, à tout et n’importe quoi. A preuve, cette profession de foi d’un homme en qui nos postmodernistes devraient craindre de reconnaître un de leurs pairs :  " Si le relativisme signifie le mépris des catégories fixées et des gens qui se proclament les porteurs d’une vérité objective, immortelle (...), alors il n’y a rien de plus relativiste que nos attitudes et notre activité Du seul fait que les idéologies sont d’égale valeur, que les idéologies ne sont que fictions, le relativiste moderne infère que chacun a le droit de créer pour lui-même sa propre idéologie et de chercher à la renforcer avec toute l’énergie dont il est capable. " Cela date de 1924, et c’est signé Benito Mussolini.

 

Jean-Jacques Salomon est professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers et directeur du Centre science, technologie et société.

© Le Monde , 1997.

Retour à la page Sokal-Bricmont dans la presse
Retour à la page Sokal-Bricmont, etc.
Retour à la page d'accueil

< Cataloguez vos documents avec le logiciel Metadataminer Catalogue