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Le Monde de l'Éducation , n° 255, janvier 1998, pp. 54-55.

Les sots calent

Fer de lance de l’opposition aux penseurs à la mode des années 70-80 ainsi qu’aux " nouveaux philosophes " qui sculptaient habilement le vide, Jacques Bouveresse revient sur l’ " affaire Sokal ", où une partie des intellectuels sont accusés de manier à tort les concepts scientifiques.

Le meilleur commentaire qui ait été écrit sur l’ " affaire Sokal ", sur le livre qui a été publié ensuite par Sokal et Bricmont (1) et sur les réactions qu’ils ont suscitées l’avait probablement été déjà en 1921 par Musil, dans son compte rendu du Déclin de l’Occident, de Spengler. Après un passage consacré aux chapitres mathématiques du livre, dont il tire la conclusion que la façon de faire de Spengler " évoque le zoologue qui classerait parmi les quadrupèdes les chiens, les tables, les chaises et les équations du quatrième degré ", Musil donne une démonstration brillante de la façon dont on pourrait, en appliquant ce genre de procédé, justifier la définition du papillon comme étant le Chinois nain ailé d’Europe centrale.

C’est, quoi qu’ils en pensent, à peu de choses près ce que font les auteurs dans les passages les plus typiques qui ont été cités et commentés par Sokal et Bricmont. Et il ne serait pas sérieux d'objecter qu'il s'agit simplement d'erreurs ponctuelles qui ne compromettent en aucune façon le sérieux et la solidité du reste. Ce qui est vrai est plutôt que, comme le remarque Musil, les endroits où il est question de mathématiques et plus généralement de sciences exactes " ont sur les autres l’avantage de faire tomber tout de suite le masque d’objectivité scientifique qu’arborent si volontiers, dans n’importe quel domaine des sciences, les littéraires ". Ce ne sont pas de simples bévues occasionnelles et pardonnables qui sont en cause, mais bel et bien un mode de pensée et un style de pensée, qui plaisent à notre époque et passent même pour spécialement profonds.

Il n’est pas non plus sérieux de protester, comme certains l’ont fait, en remarquant qu’il s’agit, dans certains cas, de simples excès de confiance ou d’étourderies juvéniles que leurs auteurs ne commettraient certainement plus aujourd’hui. Car, d’une part, les choses n’ont malheureusement pas changé à ce point et, d’autre part, on ne peut pas oublier que c’est précisément en grande partie sur l’usage du jargon et de la rhétorique pseudo-scientifiques, et sur l’art de donner aux littéraires l’impression d’écrire comme seul un scientifique est capable de le faire, que se sont édifiées à l’époque de formidables réputations qui n’ont jamais été vraiment reconsidérées depuis.

Il est vrai que c’était une époque où régnait le scientisme le plus absurde et où tous les intellectuels importants se sentaient obligés plus ou moins d’expliquer que ce qu’ils faisaient était de la science ou, en tout cas, allait le devenir, alors qu’aujourd’hui on a plutôt tendance à penser que la science ne mérite aucun respect spécial et n’est, somme toute, pas beaucoup plus scientifique ni plus sérieuse que les lettres. Mais que la théorie littéraire soit considérée comme le paradigme de la science ou la science comme une forme de littérature, qui invente simplement, elle aussi, à sa façon des histoires plus ou moins excitantes, cela ne fait pas grande différence pour ce dont il s’agit ici : il y a dans les deux cas peu de chance que ce que font les scientifiques soit réellement compris et pris au sérieux.

Les exemples analysés dans le livre de Sokal et Bricmont devraient, semble-t-il, parler suffisamment par eux-mêmes et protéger les deux auteurs contre le risque de passer pour des maniaques de l’exactitude littéraire. Ce n’est pourtant pas le cas, pour une raison que Musil avait déjà expliquée mieux que personne : " Il existe dans les milieux, j’aimerais dire, et je dis : intellectuels (mais je pense aux milieux littéraires) un préjugé favorable à l’égard de tout ce qui est une entorse aux mathématiques, à la logique et à la précision ; parmi les crimes contre l’esprit, on aime à les ranger au nombre des ces honorables crimes politiques où l’accusateur public devient en fait l’accusé. " Comme dans les scandales politiques, la faute n’est pas du côté de ceux qui l’ont commise, mais du côté de ceux qui ont l’outrecuidance de l’appeler par son nom et de la dénoncer.

Le mot magique, dans les réactions qu’a provoquées le livre de Sokal et Bricmont, est évidemment celui de " pensée ". Nos intellectuels ou, en tout cas, certains d’entre eux font peut-être un usage aberrant du vocabulaire et des concepts de la science. Mais eux, au moins, " pensent ", une chose dont ni leurs critiques ni d’ailleurs non plus la science en général ne semblent capables de se faire une idée réelle. On se demande pourtant ce que les passages discutés par Sokal et Bricmont, qui illustrent surtout l’art de transformer, comme dit Musil, un gallus matthiae en un galimatias, peuvent bien avoir à faire avec la pensée.

Ils ont surtout à voir, dans le meilleur des cas, avec la rhétorique et, dans le pire, avec le non-sens pur et simple. Il ne s’agit pas non plus, comme on le dit, d’analogie ou de métaphore (l’autre mot magique), mais bel et bien d’équivoque et dans la plupart des cas, de confusion caractérisée. Selon n’importe quelle théorie acceptable de la métaphore, ce qui rend intéressant un usage métaphorique nouveau d’un mot ancien dépend d’une compréhension au moins élémentaire de son usage initial. Mais même la lecture la plus charitable ne permet généralement pas de découvrir, dans les textes concernés, ce genre de compréhension minimale du sens originaire des termes scientifiques utilisés.

La question cruciale que l’on est obligé de se poser ici est évidemment de savoir comment l’exigence de précision a pu devenir à ce point, dans l’esprit de la plupart de nos intellectuels, l’ennemie numéro un de la pensée authentique. C’est une banalité de dire qu’un souci exagéré de la précision peut constituer un obstacle à la découverte et à la création intellectuelle. Mais cela n’autorise aucunement à transformer une condition nécessaire en une condition suffisante et à croire qu’il suffit de penser de façon vague, approximative et rhétorique, pour être certain de le faire de façon créatrice et profonde.

Il est, quoi qu’on en dise, tout à fait légitime de se demander si le caractère décisif des innovations conceptuelles dont se glorifient les penseurs critiqués par Sokal et Bricmont est aussi réel qu’ils le pensent ; et, pour démontrer qu’il l’est, il vaudrait mieux, si possible, pouvoir invoquer autre chose que le fait que cette façon de penser et d’écrire a réussi à susciter des lecteurs, des disciples et des imitateurs innombrables. Car cela, justement, ne prouve rien ou, en tout cas, pas grand chose.

Le théorème du mathématicien et logicien Kurt Gödel mérite certainement ici une place à part, parce qu’il pourrait bien être le résultat mathématique (c’est ce qu’il est avant tout) qui a fait écrire le plus grand nombre de sottises et d’extravagances philosophiques. Mais on est sûr de pouvoir compter, en France, sur la compréhension du public, lorsqu’on accuse de pusillanimité ou d’impuissance intellectuelles ceux qui, précisément parce qu’ils se sont donnés la peine de comprendre réellement de quoi il s’agit, s’interdisent délibérément le genre de liberté ou de fantaisie que l’inconscience et l’ignorance autorisent. Il faut évidemment être un philosophe aussi pervers que l’était Wittgenstein pour estimer que la tâche de la philosophie pourrait être, dans les cas de ce genre, non pas d’exploiter des analogies superficielles et trompeuses, mais plutôt de nous mettre en garde contre elles.

Je ne voudrais pas terminer cet article sans un mot de consolation et de réconfort pour les ego un peu surdimensionnés de certaines de nos gloires intellectuelles nationales. Je ne pense pas que leur prestige souffrira beaucoup des " révélations " apportées par le livre de Sokal et Bricmont. Il est même tout à fait possible qu’une fois de plus le crime contre la logique et l’exactitude paie et qu’elles se tirent finalement de cette affaire à leur avantage, auréolées du prestige du penseur génial victime de l’incompréhension et de la malveillance de philistins ignorants. Les arguments utilisés par certains de leurs défenseurs comme Daniel Sibony ont surtout pour effet de diminuer encore un peu plus mon désir personnel d’être considéré comme un " penseur " et d’aviser mes regrets, qui ont plutôt tendance à s’accentuer au fil des années, de n’avoir pas opté pour les mathématiques plutôt que pour la philosophie. Ou, en tout cas, de n’avoir pas choisi un domaine où il est encore possible, sans être soupçonné immédiatement de se comporter comme un policier, de s’adresser à l’intellect et à la raison des gens, plutôt que simplement à leur affectivité ou leur émotivité et à leur besoin d’aimer et d’être aimé, et permis d’exiger d’eux qu’ils sachent, autant que possible, de quoi ils parlent et donnent des justifications et des arguments pour ce qu’ils affirment.

Tout cela devrait évidemment susciter avant tout une forte envie de rire. Mais, comme le disait déjà Karl Kraus, il y a malheureusement longtemps que le ridicule ne tue plus. Il est même devenu aujourd’hui, à bien des égards, un élixir de vie.

(1) Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Editions Odile Jacob, Paris, 1997. Pour un résumé de cette affaire, voir notre enquête pages 8 à 10.


Jacques Bouveresse

Philosophe, professeur au Collège de France, auteur de Rationalité et cynisme et du Philosophe chez les autophages (Editions de Minuit, 1984). Dernier ouvrage paru : Dire et ne rien dire : l’illogisme, l’impossibilité et le non-sens (éd. J. Chambon, 1997).

© Le Monde de l'Éducation , 1998.

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