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Le Nouvel Observateur . N° 1716, 25 septembre au 1er octobre 1997, page 120.

Les limites du " sokalisme "

Salutaire, mais...

Si les intentions des auteurs d’ " Impostures intellectuelles " sont louables, leur livre tombe dans le travers qu’ils dénoncent : l’abus d’autorité.

Quel massacre ! Après le succès de sa parodie, Alan Sokal, aidé de Jean Bricmont, revient à la charge dans un livre dévastateur qui montre à quel point la référence à la science relève, chez quelques figures réputées de la pensée contemporaine, de la pure et simple imposture. Et les corrigés de copie que les deux professeurs infligent à Lacan, Kristeva, Serres, Lyotard, Latour, Virilio, Irigaray ou Baudrillard sont assez cruels. Même si l’on doit s’étonner qu’ils puissent mettre dans un même sac, sous l’accusation d’ " irrationalisme ", des auteurs qui, à leurs yeux, se parent abusivement des prestiges du savoir scientifique (Lacan ou Kristeva) et des auteurs qui refusent à ce savoir tout statut de vérité et pour qui la " réalité " est une simple " construction sociale " et la science un " mythe " parmi d’autres (Bruno Latour).

Il ne suffit pas d’accoler à tous l’étiquette de " postmodernisme " pour que la critique adressée à tel ou tel soit valable pour tel ou tel autre. D’autant que cette idée de " postmodernisme ", véritable phénomène social eux Etats-Unis, ne signifie à peu près rien pour un lecteur français, qui se demande quel lien peut bien réunir des oeuvres aussi disparates. On se doit d’ailleurs de rappeler que cette dénonciation des dérives " irrationalistes " des auteurs " postmodernes " n’est pas vraiment neuve. Qu’il suffise de citer les deux pamphlets publiés par Jacques Bouveresse en 1983 et 1984, " le Philosophe chez les autophages " et " Rationalité et cynisme " (Minuit). Ou encore, tout récemment, les dures attaques lancées par Pierre Bourdieu dans plusieurs passages de ses " Méditations pascaliennes " (Seuil).

Ajoutons qu’on éprouve une certaine gêne devant l’insistance avec laquelle Sokal et Bricmont suggèrent au lecteur que toute l’oeuvre d’un auteur se trouve discréditée dès lors qu’il s’est laissé aller à de malencontreuses approximations sur la physique ou les mathématiques. Or il est évident que l’influence de Deleuze, par exemple, ne tient pas à ses pages sur le calcul différentiel, mais bien plutôt à sa critique de la psychanalyse ou à ses réflexions sur la littérature. Et il est peu probable que ses admirateurs, qui n’ont jamais lu son oeuvre pour ce qu’il disait de la science, se détournent désormais de sa pensée.

Néanmoins les intentions de Sokal et de Bricmont sont louables, leurs démonstrations semblent implacables, et dans l’ensemble on ne peut qu’applaudir à l’entreprise de salubrité publique conduite par ces deux défenseurs de la raison et de la rigueur intellectuelle.

Pourtant leur livre souffre d’un défaut majeur : il oublie très vite le projet délimité qu’il s’était assigné. Au départ, Sokal et Bricmont veulent montrer, en tant que spécialistes des sciences physiques, qu’un certain nombre d’auteurs parlent des sciences sans y connaître grand-chose. Fort bien. Mais, à l’arrivée, les voilà qui légifèrent sur la philosophie. Car ils entendent répondre à la question : pourquoi ce triomphe du " postmodernisme " dans l’université américaine ? Parce qu’il procure, expliquent-ils, une " philosophie de la différence " aux " nouveaux mouvements sociaux " (féministe, gay, lesbien, noir, multiculturaliste...). Sokal et Bricmont ne sont pas hostiles à ces mouvements. Au contraire. Ils sont féministes et partisans du multiculturalisme. Mais, ajoutent-ils, ces mouvements n’ont pas besoin d’une " philosophie " : il leur suffirait d’invoquer l’égalité des droits et l’héritage des Lumières. Une telle assertion ne manque pas de surprendre. Non pas qu’on veuille contester à Sokal et Bricmont le droit d’exprimer un tel point de vue en tant que citoyens ou en tant qu’intellectuels engagés dans la vie politique ; mais, en tant que physiciens, ne tombent-ils pas dans le travers qu’ils ont dénoncé tout au long de leur livre : l’abus d’autorité ?

D’autant qu’ils semblent n’avoir dans ce domaine que des connaissances forts limitées. Ils devraient savoir qu’aucun des auteurs qu’ils passent en revue n’est aujourd’hui l’inspirateur des recherches féministes, gays ou multiculturalistes. Ce n’est assurément pas le cas de Baudrillard, qui a tenu sur ces mouvements des propos dignes du plus extrémiste des ultraconservateurs. Ni même de Luce Irigaray, qui incarne un féminisme essentialiste et différentialiste aujourd’hui totalement dépassé. Le courant dominant dans les women studies ou les gay studies est au contraire un courant anti-essentialiste, anti-identitaire et anti-différentialiste, que l’on désigne sous le nom de constructionnisme. Et son inspiration théorique vient de Michel Foucault et de son analyse de la sexualité, dans " la Volonté de savoir ", en termes de " dispositif historique " (notion traduite en anglais par social construct). Dire que le gender et les identités sexuelles sont des " constructions sociales " ne signifie pas que ces " réalités " n’existent pas ou qu’il n’y a pas de " faits " ni de sciences (histoire et sociologie) pour les appréhender. Cela signifie tout simplement que ces réalités sont des produits de l’histoire et non des données naturelles et que, par conséquent, elles peuvent être transformées. Il n’y a donc nulle trace d’irrationalisme dans une telle perspective.

Bien sûr, tous les travaux dans ces domaines méritent d’être discutés. Et il est vrai que l’on ressent souvent une certaine exaspération devant leur dogmatisme théoriciste et leur écriture absconse. Mais cela ne permet pas de les récuser dans leur principe même, et encore moins de refuser tout effort pour réfléchir sur la place des minorités dans la société.

Didier Eribon

© Le Nouvel Observateur, 1997.

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