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Le Nouvel Observateur . N° 1716, 25 septembre au 1er octobre 1997, pages 118-119.

L’article par lequel le scandale est arrivé

Histoire d’un canular

Chef-d’oeuvre de flagornerie, le canular philosophico-scientifique monté en 1996 par Alan Sokal est la plus belle illustration de la " loi académique " découverte par le romancier David Lodge, grand maître britannique ès parodies :  " Il est impossible d’exagérer lorsqu’on flatte ses pairs ". Dans cet article , Sokal célèbre avec exaltation ses inconscientes victimes, fait pompeusement allégeance à leurs thèses et feint de se ranger aux côtés de ceux qui combattent une droite savante, hostile aux " lumières " postmodernes. Couvert ainsi d’éloges, les éditeurs piégés n’y ont vu que du feu. L’article de Sokal : " Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformatrice de la gravitation quantique ", paru dans la revue " Social Text " de l’université Duke en Caroline du Nord - bastion des " social studies " -, est digne du fameux " Cantatrix sopranica L. " de Georges Perec, merveille parodique scientifico-littéraire.

Sokal accumule absurdités " hénaurmes " et pinaillages sophistiqués, exhibe un appareil de notes à rendre vert de jalousie tout érudit monomaniaque, truffe sa prose de concepts empruntés aux sciences exactes - " discontinuité ", " flux ", " chaos ", " interconnexion ", " non linéariste " ... -, dont il fait un usage flou, poétique, exalté, et matraque avec un sérieux pontifical les arguments d’autorité. Il y avait l’arroseur arrosé, il y a maintenant les " déconstructeurs " déconstruits. Sokal ne se refuse aucun trait de malice masquée. Par exemple : " Le "pi" d’Euclide et le "g" de Newton, qu’on croyait jadis constants et universels, sont maintenant perçus dans leur inéluctable historicité " ; ou " la topologie du sujet de Lacan a été appliquée fructueusement à la critique cinématographique et à la psychanalyse du sida ".

C’est le livre de Paul Gross et Norma [sic !] Levitt, "Haute superstition : la gauche académique et ses querelles avec la science", explique Alan Sokal, qui m’a mis la puce à l’oreille. Comment démythifier les travaux des phraseurs postmodernes ? La satire et la parodie m’ont semblé les armes idéales. "Social Text" était un client parfait, car la revue est très sensible aux modes intellectuelles. Un an après la remise de mon article, il a été publié intégralement dans un numéro spécial qui voulait réfuter les accusations d’incompétence portées contre les chercheurs en "cultural studies" qui critiquent la science. Avoir un savant dans son camp était une aubaine pour la revue. Les éditeurs étaient aux anges. Ils ont vite déchanté. En mai 1996, je dévoilais dans "Lingua Franca" ma supercherie. "

Les réactions à cette farce théorique furent vite féroces. Sokal eut droit a toutes les insultes. Accusé dans le désordre d’être un flic académique, un chauvin antieuropéen, un protectionniste réac, un partisan d’autodafés symboliques, un absolutiste de la science, un blasphémateur qui rabaisse la France au rang de pourvoyeuse de drogues intellectuelles - le " derridium " et le " lacanium " -, il répondit par un immense éclat de rire et, aujourd’hui, avec ce livre écrit avec son complice, Jean Bricmont.

Gilles Anquetil

© Le Nouvel Observateur, 1997.

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