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Le Nouvel Observateur . N° 1716, 25 septembre au 1er octobre 1997, page 122.

Une désinformation

Accusée, dans " Impostures intellectuelles ", de " surpasser Lacan pour ce qui est de la superficialité de l’érudition ", Julia Kristeva dénonce la francophobie des auteurs.

Suis-je plus sensée ou plus insensée que Lacan ? That is the question. " Moins vague " mathématiquement parlant, ou, au contraire " plus superficielle " ? Une poststructuraliste ou tout bêtement une structuraliste excessive ? Ni l’une ni l’autre, tout cela à la fois, ou rien du tout ? Si je me laissais aller à un examen sévère, comme il m’arrive d’en pratiquer, même sans l’aide de M. Sokal, je pencherais plutôt pour la dernière hypothèse, et je vois que les Editions Odile Jacob ne me donneraient pas tort. J’irais jusqu'à me suicider, lesdites éditions ne broncheraient même pas, et qui s’en plaindrait ?

Je ne suis pas une vraie matheuse, cela va de soi. Mais quand on me dit que j’ai fait violence à la littérature, le verdict devient fatal. Ce n’est pas facile de faire violence à la littérature. Laquelle ne demande que ça. En serais-je vraiment arrivée à ce point ? Est-ce d’ailleurs un défaut ? Ne serait-ce pas plutôt une erreur scientifique ? Un manquement à la dignité de penser ? Une menace pour le nouvel ordre mondial ? Ils finiront par me faire croire que j’avais du génie, à 25 ans, s’ils continuent à me chipoter sur cette petite recherche que je me vois encore en train d’écrire dans ma chambre d’étudiante, tout en me mouchant fiévreusement en pleine grippe, pendant ce premier automne parisien, humide et opaque : nous sommes en 1966.

Ce sont là les méditations de fond et d’une actualité brûlante que viennent de m’envoyer en pleine figure, et à travers moi à la France tout entière, les Editions Odile Jacob, en traduisant dans l’urgence une réfutation américaine de l’article que j’ai publié il y a plus de trente ans dans le numéro 29 de la revue " Tel Quel ", au printemps 1967. Quelle audace ! Quelle modernité ! Il faut espérer qu’il y aura une foule de gens que cet opuscule fera bondir de plaisir, en ces temps où, et c’est bien connu, il y a trop d’intellectuels, tant il existe d’imposteurs qui prétendent penser, en France plus qu’ailleurs bien sûr.

Je n’aurai pas la grossièreté d’insister sur un auteur bruyant qui " réfute " un travail dont il a cru lire deux articles datant de trois décennies. Je me bornerai à reprendre brièvement l’argument que j’avais développé alors, en répondant aux critiques de Jacques Roubaud. Les sciences humaines, et tout particulièrement l’interprétation des textes littéraires et l’interprétation analytique, n’obéissent pas seulement à la logique des sciences exactes. Elles n’ " appliquent " pas toujours ces " modèles ", mais les empruntent, les exportent et les font travailler comme des traces, qui se modifient dans un transfert entre sujet et objet, interprète et données.

A l’intérieur de cette économie, l’élément emprunté cesse d’être précisément un modèle, pour se transformer, se déplacer, s’appauvrir ou s’enrichir. La réflexion qui en résulte est plus proche de la métaphore poétique que de la modélisation. Cette modulation de la pensée donne lieu aujourd’hui à des débats épistémologiques intéressants (cf. les travaux de Carlo Ginzburg, Bernard Ogilvie, etc.).

Le désir de l’affirmer dans les années 60 a pu conduire à des raccourcis, manquer de clarté ou de développements, mais il remonte à une tradition féconde. Spinoza évoquait un " troisième genre de connaissance ", Freud parlait d’un " travail de la pensée ", Heidegger et Arendt insistaient sur le " dévoilement de la pensée " contre la " pensée calcul ". D’autres s’opposent à cette démarche : Spinoza, de son vivant, a été persécuté, on ne voulait pas de Freud en 1996 à la Library of Congress de Washington, et quant à Heidegger et Arendt, on préfère souvent les rejeter plutôt que de les lire. L’ouvrage des Editions Odile Jacob participe de ce genre d’excommunication.

Je m’étonne - mais est-ce que je m’étonne vraiment ? - que des éditeurs et des journaux français qui se veulent porteurs d’un débat théorique n’aient pas jugé utile d’informer au préalable leurs lecteurs des discussions et des développements positifs que ces recherches françaises suscitent à l’étranger. A part quelque spécialistes, les lecteurs français ont appris qu’il existe un intérêt soutenu pour la pensée française moderne à l’étranger seulement à l’occasion de ce livre polémique. Il serait pour le moins équilibré de " fabriquer " d’autres volumes qui prendraient en compte d’autres lectures des travaux dénigrés.

Ainsi, les " Cahiers bibliographiques de lettres modernes " viennent de publier un recueil établi par Hélène Volat qui recense, outre mes ouvrages de 1966 à 1995, 660 études critiques qui leur sont consacrées à travers le mondes, de 1970 à 1995. Les écrits de mes collègues " imposteurs " provoquent aussi de nombreuses interprétations passionnantes. Je suggère aux éditions friandes de rigueur scientifique et d’échanges internationaux de s’en inspirer pour un prochain recueil. Pourquoi en effet faciliter l’accès du public français uniquement aux articles, plutôt rares, qui pourraient ridiculiser les chercheurs français et ignorer les autres ?

Il est vrai qu’après une période d’intense francophilie, pendant laquelle les intellectuels aux Etats-Unis se sont appuyés sur certains courants de la pensée française moderne aux risques d’outrances politically correct, nous assistons actuellement à une véritable francophobie. De peur d’être " colonisés ", quelques-uns se laissent aller à une attitude de rejet. La compétition économique et diplomatique entre l’Europe et l’Amérique entraîne un nouveau partage du monde, opposant des intérêts farouches et des replis identitaires. La virulence anachronique de ce débat pseudo-théorique s’inscrit dans un contexte chargé. Je connais assez les écrivains, historiens de la littérature, philosophes et psychanalystes américains pour penser qu’à long terme la guerre n’aura pas lieu. Il est possible cependant que nous entrions dans une période de suspicion et de paresse mentale. Le livre des Editions Odile Jacob aura été, de ce point de vue, un produit intellectuellement et politiquement insignifiant et pesamment désinformateur.

Julia Kristeva

Auteur notamment de " La Révolution du langage poétique " (Seuil), d’ " Etrangers à nous-mêmes " (Fayard) et des " Samouraïs " (Fayard).

© Le Nouvel Observateur, 1997.

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