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Le Nouvel Observateur . N° 1716, 25 septembre au 1er octobre 1997, pages 116-118.

Un entretien à New York avec Alan Sokal

Nos philosophes sont-ils des imposteurs ?

Dans un essai impitoyable, deux professeurs de physique dénoncent l’usage intempestif et abusif que font de la terminologie scientifique certains intellectuels français, parmi lesquels Lacan, Deleuze, Kristeva, Baudrillard, Virilio...

Le Nouvel Observateur. - Comment vous est venue l’idée d’un pareil brûlot ?

Alan Sokal. - Après avoir publié ma parodie d’article postmoderne dans la revue " Social Text ", qui a déclenché un scandale dont je n’aurais jamais imaginé l’ampleur (voir page 118), il me restait un dossier énorme de citations suspectes sinon ridicules. J’ai alors pensé qu’il serait intéressant d’expliquer au public non scientifique, dans un langage clair, l’utilisation abusive ou franchement erronée que font ces auteurs des références scientifiques.

N. O. - Vous ouvrez le bal avec Jacques Lacan, et vous le taillez littéralement en pièces : son discours est " lourd et pompeux ", il " impressionne son auditoire avec une érudition superficielle "...

A. Sokal. - Je ne suis pas compétent pour porter un jugement global sur le travail de Lacan, mais pour ce qui se rapporte aux mathématiques et parfois à la physique, force est de constater qu’il jette à la tête du lecteur des mots savants, parle de topologie, de tores, de surfaces cross-cut - le terme exact est cross-cup - et souvent utilise des mots sans se soucier de leur sens. Ses affirmations ne sont pas fausses, mais elles sont tout à fait dénuées de signification. Il y a des cas où les affirmations ont un sens, mais alors elles sont banales, et surtout on ne voit pas leur pertinence.

N. O. - Vous ne pouvez pas vous empêcher de le ridiculiser : " Nous reconnaissons qu’il est préoccupant de voir notre organe érectile identifié à racine(-1) ", écrivez-vous...

A. Sokal. - Cette formule est irrésistible. Je précise que nous avions mis beaucoup plus d’humour dans la première version du livre, mais nous nous sommes finalement retenus : nous ne voulions pas paraître trop agressifs.

N. O. - Dans votre essai, Julia Kristeva, encensée par Roland Barthes, ne s’en sort pas beaucoup mieux...

A. Sokal. - C’est un peu la même chose qu’avec Lacan : elle a une vague idée de ce dont elle parle, mais pas beaucoup plus. Elle veut établir une théorie formelle du langage poétique qu’elle prétend fonder sur des notions mathématiques comme la théorie des ensembles, mais on voit mal la relation. Et dans certains cas, elle commet des erreurs vraiment grossières. Mais il faut souligner qu’il s’agit là de travaux anciens, de la fin des années 60. Depuis, elle a changé...

N. O. - Autre cible, le sociologue Jean Baudrillard, qui parle d’ " hyperespace à réfraction multiple "...

A. Sokal. - En physique, le mot espace existe, de même qu’hyperespace et réfraction. Mais hyperespace à réfraction multiple ? Ou variable ? C’est apparemment scientifique, mais en réalité aussi pompeux que vide de sens !

N. O. - N’est-il pas naturel qu’un " littéraire ", pour mieux faire comprendre sa pensée, se réapproprie des termes scientifiques, les traite comme des métaphores ou des analogies ?

A. Sokal. - Mais il ne se réapproprie pas, il invente des termes qui n’existent pas ! Par ailleurs il invoque métaphoriquement d’autres termes qui eux existent, mais il utilise ces idées pour se lancer dans des élucubrations tout à fait fantaisistes. Même les parties non mathématiques ne sont pas très claires. On ne sait pas, par exemple, de quoi Baudrillard parle. C’est de la mauvaise poésie...

N. O. - Là, vous ne vous contentez plus de critiquer l’usage qui est fait du langage scientifique, vous jugez des oeuvres...

A. Sokal. - C’est vrai. Comme avec Lacan, nous esquissons une critique globale. Mais il ne nous revient pas de la conduire, nous ne sommes pas compétents. Nous aimerions simplement que d’autres poursuivent dans cette voie.

N. O. - A propos de Gilles Deleuze et de Félix Guattari, que vous éreintez également, vous racontez l’histoire de cet étudiant français qui s’était tourné vers la philo après une maîtrise de physique. Vous lui avez fait lire les passages mathématiques de " Différence et Répétition " que vous critiquez, il ne voyait pas où l’auteur voulait en venir. Mais la réputation de Deleuze est telle qu’il hésitait à conclure que ces textes ne voulaient rien dire...

A. Sokal. - Nous avons connu les mêmes réactions aux Etats-Unis, et cela nous a frappé. Il y a dans certains milieux l’idée que si un discours est obscur il est profond. A notre sens, le devoir des intellectuels est justement de démystifier les discours dominants, non d’y ajouter leur propre mystification.

N. O. - En parlant de Paul Virilio, vous jugez " incroyable qu’on puisse ainsi recopier une phrase qu’on ne comprend manifestement pas ". S’agit-il, chez tous ces intellectuels, d’abus ou d’escroquerie ?

A. Sokal. - Nous ne voulons pas entrer dans la tête des autres. Ce ne sont pas les individus qui sont la cible, mais la culture qui accepte ou encourage ces impostures.

N. O. - A cet égard, Henri Bergson, à qui vous consacrez un chapitre entier, est un cas à part.

A. Sokal. - Avec Bergson, on ne peut pas parler d’imposture. Il a vraiment essayé de comprendre la théorie de la relativité, mais ses préjugés philosophiques étaient tels qu’ils lui rendaient impossible cette compréhension. Einstein a essayé de la lui expliquer, ils se sont même rencontrés, mais rien à faire : Bergson a décrété que le différend avec Einstein était d’ordre philosophique, alors qu’il s’agissait purement et simplement d’erreurs de physique.

N. O. - On note que tous les penseurs incriminé sont français. Auriez-vous décider de lancer depuis New York une croisade contre les intellectuels de notre pays ?

A. Sokal. - Surtout pas ! D’abord ce n’est pas toute la pensée française que nous attaquons, mais des travaux bien précis. Et nous ne voulons vraiment pas nous retrouver dans le même panier que les économistes néolibéraux américains qui critiquent la politique économique menée en France. Notre cible principale, c’est une certaine gauche américaine qui utilise ces auteurs français et leur voue un culte irraisonné.

N. O. - Mais vous épargnez de nombreux autres intellectuels, comme justement ces économistes néolibéraux. Ne sont-ils pas tout aussi ridicules, lorsqu’ils prétendent mettre en équations pseudo-scientifiques les comportements des " agents économiques " ?

A. Sokal. - C’est vrai, même si ces économistes énoncent au moins clairement ces équations et qu’il n’y a pas à proprement parler d’imposture. Il faut être très prudent au sujet des prétentions de scientificité en sciences humaines, et cela vaut également pour les courants aujourd’hui dominants en économie, en sociologie et en psychologie.

N. O. - On pourra également vous reprocher de lancer un appel poujadiste au " bon sens "...

A. Sokal. - C’est tout le contraire ! La rigueur scientifique que nous défendons est souvent opposée au " bon sens " ; et, comme nous l’écrivons, " l’obscurantisme, la confusion mentale et les attitudes antiscientifiques ne sont nullement de gauche, pas plus que la vénération pour les "grands intellectuels" ". Si votre question est de savoir si la droite va récupérer nos propos à des fins politiques, je distinguerai la France des Etats Unis. Chez nous, les intellectuels de gauche ont un lien avec la politique beaucoup plus clair que chez vous. Donc, oui, il y a eu et il y aura une récupération par la droite de nos idées. Mais nous serons les vedettes d’un jour. Après quoi, ils reviendront à des cibles plus rentables, comme Hillary Clinton. Notre but principal, j’insiste là-dessus, c’est de lancer un message à la gauche américaine, de la réveiller. Si nous avons d’abord publié cet ouvrage en France, c’est simplement par correction envers les auteurs mis en cause, et aussi pour ne pas avoir l’air de lancer une attaque antifrançaise depuis l’autre côté de l’Atlantique. Soit dit en passant, je me demande comment on va pouvoir, sans rire, traduire en anglais certains passages de Lacan...

N. O. - La gauche s’est identifiée durant la majeure partie des deux siècles derniers à la lutte de la science contre l’obscurantisme. Quand, selon vous, cette attitude a-t-elle commencé à déraper ?

A. Sokal. - Il faut distinguer deux dérives, qui sont conceptuellement distinctes mais qui se renforcent mutuellement. La première est l’attitude désinvolte à l’égard de la rigueur scientifique, qu’on trouve chez les auteurs français dont nous avons parlé, et qui a eu un succès certain dans les années 60. Elle est depuis quelque peu passée de mode en France mais s’est diffusée ailleurs dans les années 80 et 90. Le relativisme cognitif, à l’inverse, s’est développé à partir des années 70 surtout dans le monde anglo-saxon et s’est répandu plus tard en France.

N. O. - De quoi s’agit-il ?

A. Sokal. - Il est très difficile de définir précisément un courant intellectuel très vague. Le relativisme cognitif est plutôt un Zeitgeist, un esprit du temps. C’est par exemple, ne pas distinguer clairement les faits de la connaissance que nous avons du monde externe. On en arrive ainsi à un relativisme cognitif radical, à savoir l’idée selon laquelle les théories scientifiques modernes ne sont que des mythes ou des narrations parmi d’autres.

N. O. - Exemple concret ?

A. Sokal. - Lors d’un colloque que nous avons eu à la New York University après la publication de mon canular, nous avons passé plus d’une heure, avec l’auditoire, à discuter de l’origine des Indiens d’Amérique. En gros, il existe deux théories : l’une, scientifique, est qu’ils sont venus d’Asie ; l’autre, soutenue par certains créationnistes, soutient qu’ils ont toujours vécu en Amérique, du moins depuis qu’ils ont émergé d’un monde souterrain peuplé d’esprits. Eh bien, un anthropologue britannique n’a pas hésité à décréter les deux théories aussi " valables " l’une que l’autre. Cela m’a fait bondir : elles se contredisent fondamentalement !

N. O. - Revenons-en aux cause de ces dérives : comment expliquer que la gauche, qui se réclame de la raison, soit tombée dans ces errements ?

A. Sokal. - Là encore, nous ne lançons que des pistes et nous souhaitons ardemment que d’autres, plus qualifiés, prennent le relais. Un premier facteur est ce que l’on a appelé les nouveaux mouvements sociaux, qui sont apparus dans les années 60 aux Etats Unis. Ces mouvements se sont occupés des droits civils, puis du féminisme, des homosexuels, des minorités... Ils ont fait de très bonnes choses et ont justement critiqué la gauche traditionnelle. Le problème, c’est que quelques tendances de ces mouvements ont rejeté non seulement l’économisme étroit de la gauche traditionnelle, mais également le point de vue rationaliste, jugé " trop scientifique ". On a ainsi entendu certaines féministes décréter que " la rationalité est un instrument d’oppression masculine ".

N. O. - Vous citez aussi le découragement politique d’intellectuels de gauche. " Le libéralisme le plus dur, écrivez-vous, semble devenu l’horizon indépassable de notre temps, jamais les idéaux de justice et d’égalité n’ont paru plus utopiques. " Autrement dit, pour se couper de la dure réalité, on se protège dans le cocon du jargon.

A. Sokal. - Oui. Plutôt que de s’attaquer au pouvoir de l’argent, on s’attaque à des choses plus faciles, comme le langage. A mon avis, les nouveaux mouvements sociaux américains se sont beaucoup trop préoccupés du langage - voyez tous les excès du politiquement correct.

N. O. - Vous ne dites pas grand-chose de la responsabilité des scientifiques, souvent réfugiés dans la tour d’ivoire de leur savoir.

A. Sokal. - Il faudrait aussi évoquer la responsabilité du système éducatif, qui enseigne fort mal les sciences aux non-scientifiques. L’enseignement est mauvais, mais surtout il falsifie la nature des sciences : il est souvent autoritaire, alors que l’attitude scientifique doit être tout le contraire. Ce qui m’amène à votre remarque : vous avez raison, certains scientifiques ont leur part de responsabilité. Par nature, la science est démocratique : une théorie est digne de crédibilité lorsqu’elle est logiquement cohérente et soutenue par des arguments empiriques. Mais elle doit être aussi accessible à tous. Je ne veux pas dire par là que tout doive être compréhensible par le béotien - en ce qui me concerne, il y a peut-être 95 % des travaux en physique ou mathématiques que je ne comprends pas -, mais il est bon qu’il y ait des scientifiques qui s’occupent de la diffusion de leurs découvertes, qui les expliquent dans des termes compréhensibles. Expliquer clairement la science, c’est très difficile, et nous ne sommes pas sûrs de posséder ce talent. Mais c’est ce que nous avons essayé de faire dans ce livre.

Propos recueillis par Philippe Boulet-Gercourt


Encadré de la page 116

Sokal sur Internet

Quarante-deux ans, le cheveu en bataille, Alan Sokal aurait pu rester toute sa vie un parfait professeur Nimbus enseignant à ses étudiants de la New York University la physique théorique des particules élémentaires. Mais voilà : il a " toujours eu un intérêt pour les problèmes philosophiques, en particulier la philosophie des sciences. C’est une tradition chez les physiciens, mais elle s’est un peu perdue depuis la Seconde Guerre mondiales ". Politiquement, ajoute Sokal, " j’ai toujours appartenu à la gauche, et pas seulement traditionnelle. Je suis féministe, en faveur de la lutte pour réduire les inégalités, les écarts de pouvoir. Je ne condamne donc pas du tout les nouveaux mouvements sociaux, mais seulement leurs excès. " Son engagement l’a même conduit à aller enseigner les maths au Nicaragua pendant la révolution sandiniste. Il parle bien le français qu’il a appris à l’école. Mais il n’a jamais vécu en France, sauf pour un séjour de cinq mois. Sa raison admire intensément la France des Lumières, mais son coeur penche plus au Sud : il a épousé une Italienne. Sokal - l’homme est tellement connu qu’on néglige son prénom - s’amuse de l’engouement suscité par son canular, même s’il s’avoue un peu dépassé par l’enthousiasme de certaines de ses groupies, qui sont allées jusqu'à lui consacrer des sites sur Internet ! " Le plus grand mérite de cette histoire, c’est de m’avoir fait sortir de ma discipline. J’ai rencontré des sociologues, des philosophes qui sont devenus mes amis. " Pour le reste, le professeur reste fidèle à un principe de base : " Je dis toujours à mes étudiants : vous ne devez pas accepter une chose que vous ne comprenez pas, simplement parce que c’est moi qui le dis ! "

Ph. B.-G.

© Le Nouvel Observateur, 1997.

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