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Le Soir - Magazine des arts et du divertissement - MAD , Mercredi 1 octobre 1997, page 44.

De l'intello engagé à l'intello piégeur

Les intellos français ne sortent pas toujours grandis, c'est le moins qu'on puisse dire, de leurs pugilats avec l'Histoire. Passons sur un cas hyperconnu, hypercommenté, celui de Maurras, ébloui par la " divine surprise " de voir le Maréchal Pétain présider aux destinées de la Patrie. Michel Winock en étudie beaucoup d'autres. Il pointe le manque de lucidité de certains pacifistes qui, à l'instar de Martin du Gard, se sont prêtés, dit-il, à toutes les " reculades ". Il juge équitablement le cas Mounier, qui ne méritait pas le brevet d'indignité que lui ont décerné des publicistes hâtifs et prétentieux. Il emboîte le pas aux compagnons de route (et de déroute) du PC, premier parti religieux de France et champion attitré de la mystification. Dans le style, Jean-Paul Sartre ne sera pas l'un des moins aveugles. On n'est jamais assez prudent avec ses engagements. N'allons pas nous imaginer que l'après-Sartre n'offre pas mille occasions de se fourvoyer. Notre " postmodernité " n'est pas aussi innocente qu'elle en a l'air. Les intellos qui se gourent par manque de vigilance se recrutent aujourd'hui dans les milieux philosophiques et psychanalytiques. Leurs erreurs n'ont sans doute pas la même portée politique que celles de leurs prédécesseurs. Il n'empêche qu'à la longue elles peuvent faire beaucoup de mal aux lecteurs dénués d'esprit critique. Précisément, c'est à réveiller cet esprit critique si souvent pris en défaut que s'emploient Alan Sokal et Jean Bricmont, tous deux physiciens, l'un américain, l'autre belge (il enseigne à Louvain). " Impostures intellectuelles " (1) : voilà un ouvrage qui ne fera pas que des heureux. En cause : les détournements de concepts auxquels se livrent ou se sont livrés quelques ténors des sciences humaines, Lacan, Kristeva, Irigaray, Latour, Baudrillard, Deleuze/Guattari et Paul Virilio. Loin de refuser aux philosophes le droit de s'intéresser à la science, les auteurs leur dénient à juste titre le droit de l'instrumentaliser sans en avoir une maîtrise suffisante. Ils désignent du doigt tous ces discours pseudo-savants, métaphoriques ou analogiques, où elle n'est guère qu'un habit, un vernis, un écran de fumée destiné à impressionner les profanes. Sans cesse de puissants gourous, usant d'une autorité qui, souvent, n'est pas loin d'avoir des allures mystiques, font avaler des couleuvres aux médias. Gare aux journalistes qui se laissent piéger par de plus grands rhéteurs qu'eux-mêmes ! Nul n'est à l'abri de l'intimidation. Sokal et Bricmont mettent également leurs lecteurs en garde contre l'excès de relativisme qui est la plaie de notre époque. Un scepticisme radical aboutit à la négation des faits les plus avérés, au constat navrant, mais sans le moindre fondement, que toute objectivité scientifique est impossible.

M. G. [MICHEL GRODENT]

(1) - Éditions Odile Jacob, 288 pp., 924 FB.
A signaler : Louis Bodin, " Les intellectuels existent-ils ? ", Bayard Édition, 202 pp., 858 FB (une approche résolument empirique, précédée d'un très utile rappel historique).

© Le Soir , 1997.
[Merci à Didier Torny]

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