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Le Soir - Opinions et débats - MAD , Jeudi 2 octobre 1997, page 2.

Jean Bricmont . Sur son livre " Impostures intellectuelles " (Odile Jacob) qui provoque un tollé à Paris.

" Le Monde " et " Libération " consacrent des pages entières, pas toujours tendres, au livre que vous avez écrit avec l'Américain Alan Sokal, votre collègue physicien. Pouvez-vous nous rappeler l'origine de l'ouvrage ?

Tout a commencé avec la parodie que Sokal avait adressée l'an dernier à une revue américaine d'études sociales et culturelles. Il avait mis bout à bout des citations d'auteurs français, comme Derrida ou Baudrillard, très appréciés dans certains milieux d'outre-Atlantique qui font profession de relativisme et de post-modernisme. Ce qui n'était qu'un jeu a malheureusement passé le cap de la publication. Des citations pleines de références confuses et vagues à la physique et aux mathématiques ont été prises pour argent comptant. C'est à partir de ce matériau que nous avons composé notre ouvrage dont la rédaction a pris deux ans de travail. J'ajoute que ce sont plutôt des non-scientifiques qui nous ont encouragés à le publier.

Comment répondez-vous aux accusations qui sont lancées contre vous ? On vous dit partisans du " scientifiquement correct ".

Je trouve ces réactions assez banales. En aucun cas, il ne s'agissait pour nous d'organiser, à partir de l'Amérique, une attaque en règle contre les sciences humaines ou la pensée française. C'est idiot : les idées n'ont pas de patrie. Je suis en train de collectionner des lettres de professeurs de philosophie concernés au premier chef par notre livre et qui nous apportent leur soutien. Certaines émanent du Collège de France.

De la même façon que l'on s'est servi de la notion de " politiquement correct " pour dénigrer des mouvements antisexistes ou antiracistes qui ont leur raison d'être, on utilise la formule de " scientifiquement correct " pour remettre en cause l'attitude qui consiste tout simplement à réclamer un peu de respect dans le maniement des concepts scientifiques.

Ce que vous contestez en fait, c'est l'usage que font certains gourous de métaphores et d'analogies scientifiques destinées à épater la galerie...

On nous fait un mauvais procès si l'on dit que nous refusons l'utilisation du mot " chaos " en dehors de son contexte scientifique. La question se pose autrement : est-il légitime d'utiliser des termes techniques comme le théorème de Gôdel ou la relativité d'Einstein en dehors de toute justification conceptuelle ou empirique ? Le rôle d'une métaphore est d'éclairer une situation peu familière à partir d'une qui l'est davantage. Si vous faites l'inverse, si vous utilisez la notion technique d'ensemble compact en mathématiques pour parler de la jouissance en psychanalyse, il me semble que vous vous payez de mots. Cela n'éclaire rien.

Je reproche aux auteurs que nous décortiquons de parler de choses relativement banales en recourant à un jargon hyper-technique. Moi-même j'ai été fasciné par eux quand j'étais étudiant. Aux Etats-Unis, je me suis habitué à penser d'une façon plus précise et plus analytique. En lisant la parodie de Sokal, je me suis rappelé ma jeunesse fascinée. J'ai eu le même genre d'attitude que Russel considérant lucidement les écrits mathématiques de Hegel.

Si l'on vous comprend bien, vous êtes en train, au nom des Lumières, de contester certains Pères de l'Eglise ?

Notre idée, même si le nom de mon université peut prêter à confusion, c'est de rendre tous ses droits à un mode de pensée laïque, fondé sur la rationalité la plus élémentaire. En aucun cas, nous ne sommes contre la " pensée 68 ". Au contraire, nous sommes tout à fait dans l'esprit de 68. Nous mettons en question l'autorité, fût-elle sacrée. Nous ne sommes pas " scientistes ", nous n'essayons pas de justifier des jugements de valeur en les déguisant en jugements de faits.

La réponse de nos adversaires est d'une angélique simplicité. On nous dit que 90 % de ce que Newton a écrit, c'est de l'alchimie et du mysticisme. Ce type d'argument laisse de glace un physicien, car les 10 % qui restent sont fondés sur des raisons empiriques sérieuses. S'il y a chez les auteurs que nous analysons des raisons empiriques sérieuses de se servir de tel concept physique ou mathématique, qu'on nous le démontre. Nous nous inclinerons.

Hélas, la plupart des réactions enregistrées jusqu'à présent ont quelque chose d'hystérique.

Propos recueillis par MICHEL GRODENT

© Le Soir , 1997.
[Merci à Didier Torny]

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