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Philosophie, Informatique et Mathématiques La revue M. n° 93, Janvier-février 1998. pp. 56-62

Autour de 'l'affaire Sokal', ou 'Comment parler des sciences aujourd'hui' (1)

Le débat suscité en France par l'affaire Sokal est particulièrement complexe. Les raisons en sont la multiplicité des enjeux et des polémiques (sur le statut des savoirs, des cultures, de la science, …) dans lesquelles interviennent depuis des années de nombreux acteurs (scientifiques, philosophes ou sociologues) ainsi que les formes caricaturales du débat facilitées par la polémique médiatique (le débat a atteint la grande presse aux Etats-Unis et en France). Pour certains il y a un débat simple à propos des lois physiques et de leur réalisme (c'est ce que disent de nombreux textes de Sokal, Bricmont, Weinberg ou Gross et Levitt), pour d'autres il s'agit d'une confrontation sur les normes de scientificité, sur la place des différentes cultures — et de notre civilisation scientifique occidentale en particulier. D'un côté sont mis en cause les usages faits des travaux mathématico-physiques par un certain nombre d'intellectuels français (c'est l'objet du dernier livre de Sokal et Bricmont publié chez Odile Jacob), de l'autre il y a le phénomène massif, aux Etats Unis, des 'cultural studies' et des discours post-modernes. D'une part est la volonté de défendre une Raison attaquée par une philosophie obscurantiste (le mot est de Mario Bunge, l'un des plus fervents contestataires des approches nouvelles en histoire et sociologie des sciences), de l'autre un désir de débat sur la variété des pratiques de la science et de ses modes de preuve et d'autorité. Autant dire que l'intrication des questions et problèmes est étroite et complexe (2) .

Pour commencer et offrir une première approximation, je dirais que Sokal et ses amis se sont constitués trois cibles qu'ils tiennent pour plus ou moins interchangeables :
1. un 'relativisme cognitif' qui nierait la réalité du monde et son rôle dans l'élaboration des sciences, qui tiendrait que la science est 'une simple convention sociale' (sont ici visées les Social Studies of Science britanniques);
2. des auteurs (des imposteurs selon le titre du livre de Sokal et Bricmont), pour la plupart français, et dont l'usage de la terminologie scientifique est condamné (il s'agit de Lacan, Deleuze, Baudrillard, etc.)
3. la nébuleuse très influente dans l'université américaine qui se revendique des études culturelles, des études féministes et d'une post-modernité. Pour moi, ces trois 'blocs' de thèses et d'auteurs ne sont dépendants les uns des autres ni logiquement, ni historiquement, ils renvoient à des débats à la tradition et aux enjeux cognitifs, sociaux et politiques différents — et ils sont largement travestis par Sokal et ses amis. Ils y a certes des connections entre eux dans la dynamique actuelle du débat, mais il est analytiquement plus riche de les traiter comme plutôt indépendants et renvoyant à des questions et à des situations sociales et politiques différentes (3) .

La première question, celle du statut des savoirs scientifiques est une question importante, qui n'est pas neuve, et qui n'a pas de solution simple connue. Elle est au coeur d'un débat ancien qui a impliqué, depuis des siècles, des philosophes naturels et des savants, des philosophes, des sociologues et des historiens. Ce champ est assez structuré, ce qui ne veut pas dire qu'il est homogène, et il semble hasardeux d'y pénétrer, comme le font Sokal, Weinberg et d'autres, sans se référer à ce qui a déjà été énoncé (n'est-ce pas un bon principe de science ? — à moins de déclarer tout ce qui précède comme dénué d'intérêt). Le second groupe de questions touche les pratiques des communautés intellectuelles — y compris celles des scientifiques de 'sciences dures' — ainsi que les attitudes qu'il convient d'adopter dans les controverses intra- et pluridisciplinaires. Le troisième est un phénomène culturel plus récent, qui a produit des milliers de textes de qualité variée (ceci est un euphémisme) et sur lequel existe peu d'études sérieuses, historiques ou anthropologiques. Il touche des questions d'une grande complexité (ce qu'est une culture, une norme sociale, une interprétation, etc.) et s'est traduit, dans les deux dernière décennies aux Etats-Unis, par des engagements politiques et institutionnelles opposés (politiques de recrutements vis-à-vis des minorités, programmes sociaux, …) qui ont créé des clivages profonds.

Dans le bref article qui suit, j'aimerais successivement aborder ces trois aspects du débat. Mon idée est de partir des textes des auteurs déjà mentionnés, qui ont été décisifs dans le débat américain des cinq dernières années.

1.1. A propos de ce qu'on peut appeler 'le réalisme des lois scientifiques' (des lois physiques en fait), qui serait ignoré par 'la nouvelle sociologie de la science […] née au milieu des années 1960 comme partie de la rébellion généralisée contre la science et la technique et à l'abri des philosophies antiscientifiques', on peut dire que la position adoptée est très simpliste (4) . D'une part, elle ignore l'important corpus de textes de la tradition philosophique portant sur la théorie de la connaissance. De l'autre, elle me semble se méprendre profondément sur l'objet des 'études sociales des sciences'.

La première impression est que cette position professe un réalisme un peu court (c'est l'argument de Sokal invitant ces adversaires à venir sauter par la fenêtre de son appartement situé au 21ème étage pour se convaincre de l'importance du réel) oubliant par là même que la question n'est pas tant de dire ou de s'assurer que le réel existe que de savoir comment nous appréhendons ce réel, que de savoir comment les humains peuvent juger de l'adéquation de leurs constructions et théories à ce réel. Là est la seule vraie question, la question difficile, celle qui mérite considération. Le 'réalisme des lois de la science' tel qu'il est défendu par Weinberg, prix Nobel de physique, suppose une notion commune de vérité qui veut que les théories vraies donnent la bonne description de la réalité-toujours-déjà-là qui nous entoure, c'est-à-dire qui est en correspondance avec elle. Weinberg écrit par exemple: 'S'il y a une réalité objective, alors quand les scientifiques parlent de quelque chose de réel, ce qu'ils disent est soit vrai, soit faux'. Malheureusement, l'application à la science de ce principe soulève des difficultés majeures parmi lesquelles on évoquera : (1) l'absence de convergence des représentations successivement produites par les savants. Par exemple, dans l'histoire de la physique, 'la lumière' qui est d'abord corpuscules avant d'être onde, puis ni onde ni corpuscules, puis n'étant plus 'la lumière' dans le même sens, etc. (2) le fait qu'il existe presque toujours, pour une même théorie, des formulations alternatives très différentes.

Ces auteurs me semblent aussi télescoper les notions de vérité et d'efficacité pratique, arguant de la prévisibilité et des capacités de maîtrise technique pour conclure à la 'justesse' des théories scientifiques (c'est l'argument classique : puisque nous allons sur la lune, les théories physiques sont justes). Le conventionnalisme physicien de la fin du siècle (on peut relire ici Poincaré), comme les pratiques plus récentes et explicites de modélisation (j'y reviendrai), permettent de montrer les limites du court-circuit qu'opèrent nos auteurs.

Dit plus crûment, notre impression est que nos auteurs sont ici très en-deçà de ce qui a déjà été écrit et pensé. En ce sens, il me semble légitime de retourner le compliment et de leur demander un minimum de professionnalisme et de sérieux s'ils souhaitent intervenir de façon constructive dans le débat. Une lecture des classiques de la philosophie, Kant par exemple, ne serait pas superflue — ainsi que celle de nombreux scientifiques, Duhem par exemple, mais aussi les scientifiques 'en action', comme Bohr face aux questions quantiques dans les années 1920 et 30.

1.2. Concernant la tradition d'études sociales des sciences — et même si des évolutions ont eu lieu entre les années 1970 et les années 1990 (5) — le plus intéressant de ces travaux me semble être dans le fait qu'ils définissent l'objet de leur analyse différemment, qu'ils posent d'autres questions que celles de Sokal et de ses amis. Partant de l'idée que les savoirs scientifiques sont produits par des hommes en société, et que les modes différenciés (au cours du temps et dans l'espace social) de cette production sont un objet d'investigation intéressant en soi, ces études visent à décrire la co-construction, dans des espaces donnés, des savoirs, des savoir-faire et des pratiques sociales. Typiquement, les objets de l'analyse sont les formes sociales de légitimation et de validation des savoirs dans l'espace aristocratique de la Royal Society et de l'Angleterre de la Restauration, dans les tripos mathématiques de Cambridge au 19e siècle et l'Angleterre Victorienne, dans l'espace des cours princières italiennes au 17e siècle, etc (6) .

La question épistémologique est donc rarement au coeur des préoccupations de ces travaux (ce que Sokal et ses amis semblent ne pas avoir compris), et décider si les savoirs scientifiques sont déterminés (ou 'dans quelle proportion' ils le sont) par 'la nature' et par 'l'humain qui en donne une représentation' est défini comme une question qui n'est pas la leur — et qui est globalement indécidable. Cette dernière conviction renvoie aux limites de la condition humaine, au fait que personne n'occupe la position de Dieu. Ces travaux posent plutôt comme postulat de travail que le savoir est toujours-déjà situé et inscrit dans des lieux de production et de validation, et qu'il n'est pas toujours heuristique de concevoir l'humain comme un 'facteur externe' qui polluerait des savoirs purs pouvant être saisis dans leur être propre. Ils ne pensent pas fécond de séparer les deux termes du couple pour ensuite analyser leur relation, et préfèrent analyser les productions de connaissances comme toujours-déjà inscrites et imbriquées dans les situations anthropologiques qui leur sont constitutives. Leur objet d'étude est donc rarement La Science (un objet dont ils pensent qu'il est problématique) mais les pratiques scientifiques historiquement situées. Les notions de base qu'ils utilisent sont indissociablement celles de technologies matérielles (les savoir-faire, les instruments et les apprentissages expérimentaux au laboratoire par exemple) et de technologies sociales (les formes différentes de validation des savoirs dans les académies, sur le marché spéculatif londonien en 1720, …).

Exactement comme le font les physiciens pour rendre compte du ferromagnétisme en modélisant leurs problèmes spécifiques, il y a ici production de représentations qui n'ont pas prétention à tout dire du phénomène qu'elles cherchent à ressaisir. Elles offrent simplement des vues heuristiquement riches et utiles pour appréhender certains aspects de l'activité et des pratiques scientifiques. C'est à cet aune qu'il convient donc de juger de leur pertinence. Rappelons que dans la pratique de modélisation, la confrontation ne se situe pas entre un réel déjà-là et un modèle qui le représenterait. Ce n'est pas la réalité qui est représentée mais une double construction, théorique et empirique, de cette dernière. Elle fait intervenir d'une part un jeu d'hypothèses, d'interprétations et de concepts, et un appareil d'information et de mesure; d'autre part des objectifs et des normes de prévision, d'opérativité, d'efficacité et d'usage. Pour étudier la pratique de modélisation et comprendre l'ambiguïté constitutive de sa fonction, liée au double caractère abstrait et concret des modèles, plusieurs auteurs ont montré l'intérêt de distinguer trois classes de propriétés des modèles : syntaxiques, sémantiques et pragmatiques. A notre sens, cette manière de penser le rapport des 'représentations' au monde est intéressante — et pertinente pour bien des sciences exactes et humaines.

2.1. A propos de la seconde cible que se sont donnée Sokal et Bricmont dans leur dernier livre — des auteurs, pour la plupart français, dont on conteste le sérieux dans l'usage de la terminologie scientifique —, l'inquiétude vient de l'étroitesse de l'approche. Si je suis d'accord pour rire de toute prétention, et notamment de l'extraordinaire mimétisme scientiste qui s'est emparé de la plupart des intellectuels des années 1960, je suis mal à l'aise avec une lecture qui ne fait que relever des phrases pour faire la police scolaire de ce qui est mal dit ou ridicule — sans jamais se demander ce qui est en jeu intellectuellement, sans jamais parler de la manière dont ces gens travaillent et proposent de penser le monde. Il y a aussi danger de distorsion radicale de la pensée puisqu'on sort des phrases de leur contexte précis d'usage et qu'on leur fait dire ce qu'elles ne visaient pas (n'est-ce pas ce qui s'est passé avec la phrase de Derrida reprise initialement par nos auteurs, et en de multiples occasions — mais dont l'acte d'accusation semble avoir été abandonné dans le dernier livre?)

Même si ce mimétisme ridicule est à dénoncer, il convient pourtant de ne pas en rester à sa simple constatation (ou dénonciation). Il convient aussi de le resituer, d'essayer de comprendre ce qu'il signale — à moins de considérer tous ces auteurs comme des charlatans dont il n'y a rien à dire, ce qui serait certainement une grande bêtise. Les auteurs visés par Sokal et Bricmont relèvent en fait de périodes différentes — la plus commune étant celle des années de gloire de ce qu'on nomme couramment 'le structuralisme'. Or celui-ci s'enracine dans l'immédiat après-guerre (et le succès scientifique qu'est la bombe), les Trente Glorieuses (et l'appel à la modernité technique et scientifique qui les caractérise) et la guerre froide; il définit une période d'abstraction et de scientisme militants (rappelons-nous des 'math modernes'), un scientisme sans frein qui a largement dominé la planète et qui fut voulu et entretenu par les scientifiques eux-mêmes. Dans ces années, chacun a joué ardemment de l'autorité de La Science dans ses discours et écrits, chacun a quitté son domaine de compétence strict pour commenter et transférer ses outils dans d'autres champs — et avec les mêmes facilités que celles dénoncées par Bricmont et Sokal : André Weil avec Lévi-Strauss dès les années 1940, mais aussi les biologistes moléculaires (on pourrait jouer au jeu de Sokal et Bricmont avec les textes canoniques des biologistes traitant du code génétique et de la théorie de l'information dans les années 1960), les économistes, les scientifiques partisans de la cybernétique — et plus tard les mathématiciens et physiciens qui ont joyeusement joué avec le chaos, et pour lesquels le même jeu des citations produirait les mêmes effets de comique triste que ceux produits par Sokal et Bricmont. Si j'insiste sur ce point, c'est moins pour allonger ad nauseam la liste que pour demander qu'on prenne au sérieux et qu'on analyse ces moments qui sont vus rétrospectivement comme 'délirants'. C'est aussi pour attirer l'attention sur la complexité qu'est l'acte créatif en science.

2.2. Plus fondamentalement, c'est en effet l'idée d'une purification radicale possible du langage qui inquiète dans le dernier livre de Sokal et Bricmont. Ils semblent oublier que
* les emprunts sont permanents de domaines à l'autre et que la fécondité vient le plus souvent de la non-fidélité aux usages premiers. Historiquement acquis (c'est ce que montre le très grand livre de Smith et Wise sur Lord Kelvin, centré sur les transferts et réappropriations/transformations des notions d'énergie et de travail, des économistes et penseurs du social vers les physiciens), cette question des emprunts et transferts infidèles est actuellement au coeur de plusieurs programmes de recherche (c'est ce que les interactionistes cherchent par exemple à saisir avec la notion d''objets frontières', c'est ce que fait Galison avec son travail sur les créoles et piggins) (7) .
* les scientifiques eux-mêmes, et heureusement, ne cessent jamais de traduire ce qu'ils font dans d'autres registres et interviennent dans les débats publics. Pierre Duhem passe ainsi vingt ans de sa vie à écrire le Système du Monde et à tenter de régler, via l'histoire et la réflexion épistémologique, sa querelle de scientifique avec le positivisme et l'atomisme. Ce faisant, il en vient à écrire ce merveilleux livre qu'est La théorie physique, publié au début du siècle, contribuant à un débat qui est précisément celui que Sokal et ses amis essaient maintenant d'oblitérer! De même, Poincaré combine ses interventions sur la scène mathématique et physicienne avec d'autres plus proprement philosophiques pour faire avancer ses idées — ce qui est dans l'ordre des choses, dans l'ordre de l'Humain comme dans l'ordre de la vie sociale.
* elle oublie surtout la possibilité que théories scientifiques et résultats techniques puissent avoir une portée culturelle et intellectuelle infiniment large et diffuse, y compris pour un public qui n'en maîtrise pas la technicité. Elle oublie que les productions de savoir participent de la vie sociale et culturelle des sociétés et que les échanges et ré-emprunts y sont constants. Je me demande en fait si, derrière l'étiquetage des discours mal assimilés des auteurs décrétés 'post-modernes' par Sokal et Bricmont, il n'y a pas un désir plus irrépressible de contrôle du foisonnement du social et de la pensée à l'oeuvre, un désir, exorbitant dans sa prétention, qui voudrait voir 'la science' (?) contrôler les mots et leur prolifération, qui rêverait d'éradiquer toute possibilité de polysémie, qui voudrait normaliser une fois pour toute les énoncés possibles. Dans les sciences (la biologie du XXe siècle en offre de nombreux exemples), il est aussi indispensable que des commentaires et essais en langue ordinaire se multiplient, cette pratique seule permettant d'expliciter les présupposés à l'oeuvre, permettant d'en définir les enjeux cognitifs larges et les enjeux pour l'humain et le social.

Pour les humanités et les sciences historiques, il est enfin bon et utile que des approches et des formes littéraires différentes soient utilisées, comme le récit ethnométhodologique, le récit micro-historique, l'approche quantitative — voire la fiction, le roman historique ou l'essai militant. A la fois car ce-monde-toujours-déjà-là-que-nous-cherchons-à-décrire est souvent bien trop complexe pour être passible d'un seul niveau de lecture et d'une seule forme langagière, mais aussi car des formes extrêmes (comme la fiction) peuvent être momentanément les moins mauvais moyens dont nous disposions pour transmettre, via des mots, une complexité qui ne saurait être transmise autrement sans simplification extrême. Après tout, et malgré bien des travaux d'histoire remarquablement érudits, les pages du roman d'Ivo Andric, Le pont sur la Drina, donnent une des images les plus saisissantes de ce qu'ont pu être 'les révolutions industrielles et nationales du 19e siècle' pour la masse des populations que nous, Occidentaux, avons soumises grâce à elles.

3. Dans cette section, j'aimerais évoquer d'autres questions et d'autres enjeux à l'oeuvre dans les polémiques récentes. Le débat 'Sokal' porte certes sur les sciences et la manière dont on en parle, et il convenait d'y intervenir 'techniquement' comme je viens de le faire — mais des questions d'une toute autre ampleur interfèrent en permanence avec celles-ci. Cette interférence peut être repérée en considérant simplement la réception des thèses soutenues par Weinberg, Holton ou Sokal : bien que ce qu'ils attaquent existe depuis vingt ou vingt-cinq ans, et qu'ils ne disent eux-mêmes rien de neuf par rapport aux débats ayant eu lieu entre professionnels dans les années 1970, l'attention différenciée, mais réelle, qui leur est accordée aujourd'hui demande une explication qui doit faire intervenir l'ensemble de la situation culturelle et politique récente, américaine, française et internationale.

Une mise au point s'impose avant d'entrer dans le vif du sujet : une analyse portant sur des questions de cette ampleur ne peut être que sommaire et je n'apporte d'ailleurs aucune hypothèse fermée (ni même pleinement articulée). Une seconde mise au point, de méthode cette fois : proposer de mettre en contexte social et politique un phénomène intellectuel ne revient pas à le réduire (je ne dénonce pas les vipères lubriques du capitalisme!) et la mise en évidence de parallèles socio-politiques ne vaut en rien condamnation. Les idées demeurent et demandent à être débattues pour elles-mêmes. La mise en corrélation avec les pratiques sociales est toutefois un niveau de lecture intéressant qui peut aider à comprendre les enjeux intellectuels eux-mêmes. Bien sûr encore, la mise en corrélation est à faire dans tous les cas, pour tous les groupes concernés — principes de symétrie et de réflexivité obligent.

3.1. Si l'on veut comprendre pourquoi il y a imbrication de nombreux débats dans les discussions actuelles, il me semble qu'il faut revenir en arrière dans le temps et garder une approche large des problèmes. Mon hypothèses serait que les redéfinitions que proposent les études sociales des sciences ne sont pas isolées. Elles participent d'un mouvement plus large qui a conduit à des recompositions parallèles dans la plupart des domaines des sciences humaines, voire au delà. Cette recomposition se met en place dans les années 1970 et atteint sa plénitude dans les années 1980 et au début des années 1990. On peut aussi penser que ce 'basculement', assez général, n'est pas indépendant des bouleversements qui ont affecté les sociétés occidentales depuis la dernière guerre — et que la violence des réactions suscitées dans les années 1990, et dont l'origine est largement dans les milieux d'universitaires scientifiques américains (et non d'ingénieurs ou de science appliquée par exemple), est à resituer dans ce cadre.

Concernant les basculements intellectuels des années 1970-80, j'évoquerais simplement : - 1. le surgissement des 'social studies of knowledge' en Grande-Bretagne dans les années 1970, alliées à un certain radicalisme politique, et en parallèle à divers mouvements féministes et aux courants marxisants et anti-structuralistes de l'historiographie anglaise (E. P. Thompson par exemple). Sont alors visées les idéologies vécues comme dominantes, dont l'idéologie scientiste-physicienne, mais aussi les connections des scientifiques avec le pouvoir et les guerres post-coloniales. - 2. l'apparition des 'cultural studies' et des 'gender studies' aux Etats-Unis et leur institutionnalisation forte dans le contexte d'actions politiques comme l''affirmative action'. Les questionnements 'classiques' (les déterminations socio-économiques du choix politique par exemple) sont marginalisés, l'insistance passant sur le quotidien, la culture et l'idéologique, sur la fabrication des significations et des identités. Comme dans le cas précédent, le mouvement a des dimensions autant intellectuelles que politiques. - 3. les revendications post-modernes apparues en France dans les années 1970, et qui sont une critique des manières de penser mise en place dans les années conquérantes de la modernité.

A cette liste arbitraire, il conviendrait d'ajouter des mouvements parallèles en histoire (la micro storia italienne par exemple), en sociologie (la sociologie de l'action en France), en économie (la socio-économie des conventions), en philosophie (le renouveau du pragmatisme) et en anthropologie — la liste n'étant pas exhaustive mais indiquant une tendance et pointant dans un même ordre de direction intellectuelle, malgré les différences.

Dans ce nouveau mode d'approche, l'étude structurale des systèmes intellectuels a fait place à des approches qui privilégient la notion d'acteur et les stratégies singulières d'une part, les catégories de pratiques et d'action de l'autre. Nous (intellectuels, et notamment historiens) nous sommes convaincus de trois choses. D'une part, des limites des analyses de séries longues (et des décomptes statistiques), de l'écrasement de la complexité (individuelle et collective) que leur usage impliquait, de l'impossibilité qu'elles généraient de comprendre le renouvellement constant et multiforme des pratiques quotidiennes — en d'autres termes d'ignorer la variété des faire, de ses déterminations et de ses effets, variété qui est au fondement des transformations que connaissent les sociétés humaines (8) .

Nous nous sommes ensuite convaincus que les grandes régularités organisatrices proposées par les lectures 'symptomales' (pour reprendre le terme de Foucault) posaient le problème fondamental du statut de l'énonciateur. Parlant d'une position de certitude, celui-ci pouvait mettre à jour les discours des autres (et leurs ressorts inconscients) sans être lui-même affecté. Situé ailleurs, au-dessus ou à part de la mêlée — probablement car il pensait avoir l'avantage absolu du recul du temps, la sagesse de celui qui vient après et est en position d'observateur — l'analyste savait trouver, 'entre les lignes', le vrai des 'longues durées'. Ce faisant, il rendait homogène des discours autrefois vécus comme hautement 'contradictoires', il réglait des différents vieux de plusieurs siècles — souvent au prix de simplifications et d'anachronismes.

Nous nous sommes finalement convaincus que les 'paradigmes' ainsi mis en évidence ne pouvaient être invoqués pour rendre compte des choix effectifs opérés par les hommes en situation. Il est certes passionnant pour l'historien/sociologue d'essayer d'identifier de telles structures, mais il est essentiel qu'il en reconnaisse au moins deux points aveugles. D'une part, que les actions des hommes en société ont une logique de déploiement qui n'est pas réductible à l'idée de 'mise en actes de projets d'abord conçus intellectuellement', qu'il est éminemment réducteur de ramener le faire et les savoir faire, les pratiques et les actions effectives aux intentions et structures cognitives ou mentales, et qu'il existe une dynamique temporelle et processuelle des dynamiques d'interactions sociales. D'autre part que ce ne sont pas ces caractéristiques structurantes (que l'historien ne peut d'ailleurs mettre en évidence qu'après coup) qui entraînent, guident ou motivent l'homme en situation. On peut peut-être montrer que les membres d'un 'même groupement' ou d'une 'même classe' ont statistiquement parlé ou agi d'une façon donnée, mais cette reconnaissance n'implique en rien ce qu'un individu particulier a pu dire ou vouloir faire — elle ne peut être suffisante pour expliquer son attitude. D'où le retour plus fréquent, dans les dernières années, sur l'analyse des déterminations singulière de l'action, sur les usages inventifs propres aux individus, sur la variété possible des conduites — et donc aussi sur la recherche de types de récits et de sources différents (9) .

3.2. Il semble donc bien que quelque chose d'essentiel est advenu dans l'univers intellectuel occidental dans le dernier quart de siècle, quelque chose qui dépasse la simple question de l'étude des sciences — mais celle-ci en est pleinement partie prenante —, quelque chose qui débouche sur un requestionnement profond de nos catégories, voire de nous-mêmes — quelque chose de suffisamment ample pour avoir très certainement à voir avec l'ensemble des recompositions sociales et politiques advenues depuis la guerre. Ce qui serait à évoquer pour faire sens de ce retournement — outre les logiques intellectuelles et 'l'usure' des paradigmes précédents — inclurait les Trente Glorieuses, les contestations d'une jeunesse nouvellement scolarisée à l'université vis-à-vis de 'la société de consommation' et de l'oppression du Tiers-Monde (Vietnam et 1968), ce qu'on a pris coutume d'appeler dans les années 1970 'la crise économique', … et, parmi d'autres encore, la marginalisation accrue, aux Etats-Unis, d'un milieu universitaire devenu incapable de peser sur un monde où l'anti-intellectualisme reste très puissant.

Schématiquement je serais tenté de définir trois moments majeurs (et bien banals). Les années d'après-guerre (les années 1940-50-60) qui sont des années euphoriques et de forte croissance, qui voient les sociétés européennes se 'moderniser' à marche forcée, se transformer culturellement et socialement — la science devenant une valeur de référence dans tous les domaines. Le terme de structuralisme indique la dominante intellectuelle de la seconde partie de ces années. Concernant les sciences, les discours sont admiratifs … et celles-ci sont largement soutenues puisqu'elles sont le futur de nos sociétés. L'étude savante des sciences s'intéresse au Savoir et aux critères de scientificité, cette Science en train de recomposer le social devant pénétrer des humanités qui, à l'image de la linguistique, doivent enfin devenir scientifiques. Les années 1970 et 1980 sont beaucoup plus difficiles économiquement. De nombreux groupes sont défiants vis-à-vis des (effets des) évolutions précédentes, ils proposent d'autres valeurs sociales (écologie, féminisme par exemple) et certains mettent au coeur de leurs critiques l'homme, blanc, sûr de lui (et souvent scientifique) — ainsi que les formes courantes de pouvoir et d'autorité. C'est l'époque qui voit le basculement évoqué dans la section précédente prendre place, basculement particulièrement net dans l'étude des sciences. Les sciences elles-mêmes, en revanche, sont toujours décisives politiquement ou/et économiquement. Les sciences mathématiques et physiques, qui contribuent plus que jamais à la guerre froide (qu'on pense à l'Initiative de Défense Stratégique du président Reagan), comme les sciences biologiques et médicales (en fantastique recomposition) sont toujours largement financées.

Les années 1990, enfin, font apparaître de nouvelles ruptures. Elles sont marquées par la victoire idéologique de l'ultra-libéralisme au niveau planétaire, avec ce que cela implique de 'recul' sur les notions de neutralité (de l'Etat), de service public, … et de Science pure. Elles sont aussi marquées par la fin de la guerre froide et de la course aux armements du 'complexe militaire - industriel - scientifique', par l'effondrement du communisme et l'effritement des clivages politiques classiques, en France notamment. Elles se marquent enfin par d'importantes modifications dans les pratiques scientifiques. La science comme Savoir perd de son prestige, elle est de moins en moins une valeur sociale entretenue par l'Etat et suscitant les vocations (les économistes sont d'ailleurs maintenant beaucoup mieux payés que les physiciens dans les universités américaines) et les sciences physiques connaissent des problèmes d'emplois totalement absent de 1945 à 1990. Plus fondamentalement, les sciences de pointe sont de plus en plus contraintes d'être intégrées, de façon organique et constitutives, aux développements techniques, à l'industrie et à la vie des marchés (qu'on pense à la biologie moléculaire et aux biotechnologies). Des Etats qui se désengagent le leur demandent — et fonder son entreprise devient une action valorisée. Dans ce contexte, les études sociales des sciences, qui perdent la dimension polémique qui était la leur dans les années 1970, traitent 'naturellement' des sciences en société, des dynamiques de recomposition multiformes qui affectent les sciences et les mondes sociaux en refonte conjointe (10) .

A propos des cinq ou six dernières années et de l'apparition de ce que les amis de Sokal ont appelé les 'science wars' — un refus des études sociales des sciences en fait — il convient de spécifier le problème dans la mesure où le phénomène, dans sa violence, est essentiellement américain. Ce qui caractérise ce moment aux Etats-Unis, en termes intellectuels, est une vulgarisation très rapide des thèmes post-modernes, la constitution (en parallèle à des travaux remarquables) d'une vulgate molle qui a envahi de nombreuses universités — et l'apparition d'une réaction forte qui est autant intellectuelle (avec comme coeur les physiciens) que politique (la droite militante américaine soutient et utilise Sokal). Ce combat qui est d'abord politique et qui vise notamment le contrôle idéologique de l'enseignement (qu'est-ce qu'il est légitime d'enseigner dans les universités ? qui doit en décider ?) renvoient bien sûr à la politique intérieure des Etats-Unis. Par delà, toutefois, elle renvoie à une multitude de préoccupations, à une grande variété d'inquiétudes et d'angoisses engendrées par la fin de la guerre froide et les dérégulations politiques et économiques internationales — et qui font que les situations acquises sont toutes remises potentiellement en cause, que les référents (théoriques tout autant qu'institutionnels) des intellectuels (et tout particulièrement des intellectuels scientifiques) sont radicalement bousculés.

4. J'aimerais, en conclusion, revenir sur l'emploi du mot 'guerre', sur le fait que beaucoup de ceux qui sont 'du côté' de Sokal pensent qu'il faut mener une guerre, une guerre nécessaire de libération des esprits. Je viens d'évoquer quelques pistes possibles de réflexion pour comprendre ce phénomène. J'aimerais toutefois ajouter qu'un ressort de cette attitude est aussi à trouver dans le fait que les affects liés à la Science sont forts dans nos sociétés, que la Science y fonctionne comme une norme — par définition la norme de scientificité et de rigueur. Elle est au coeur de discours fondamentaux — autour de Bachelard et de Popper dans beaucoup de classes de philosophie en France — discours qui sont fondateurs d'identités pour nombre d'intellectuels (quelle serait une approche en sciences humaines ou en histoire qui ne se voudrait pas rigoureuse et scientifique ?) Les résistances ont donc de bonnes raison d'être assez vives devant des questionnements qui peuvent sembler 'banaliser' la science, qui semblent en parler comme d'une 'pratique ordinaire', qui semblent en fait manquer de respect devant ce qui est notre raison d'être. Il suffit alors d'un peu d'inattention — ou de mauvaise foi pour certains — pour rallier les indécis à une guerre sainte contre l'obscurantisme renaissant et les fanatiques qui refusent, contre toute évidence raisonnable, de voir ce qu'est 'la vraie Science'.

Si l'on réalise, au contraire, qu'il ne s'agit peut-être pas d'attaquer 'la Science' mais plutôt d'en produire une description plus adaptée à ses divers modes d'être — Bloor et Collins au début des années 1970 se veulent d'ailleurs strictement scientifiques dans leur étude des pratiques scientifiques —, si l'on réalise qu'il s'agit de multiplier les angles d'approche et les manières de définir les sciences-en-situation afin d'enrichir nos compréhensions de ce phénomène majeur du monde moderne, la charge tombe d'elle-même. Peut-être les analyses que nous produisons sont-elles très marquées par le moment que nous vivons, peut-être en venons-nous à ne plus considérer certaines questions, et cela est regrettable, mais, en principe, il n'est que des avantages à vouloir aussi penser les sciences comme des institutions sociales en interaction avec le monde matériel, de les penser de façon 'matérialiste', comme travail et comme institution — et non seulement comme des systèmes d'idées. La science dit évidemment des choses intéressantes et pertinentes à propos du monde matériel, personne n'en doute. Elle dit des choses qui permettent d'agir sur lui, de le modifier, de le faire servir — cela est évident et ne surprendra pas. Car ce que nous enseigne l'étude des sciences contemporaines est précisément ceci : que les sciences sont fabriquées dans et pour l'action — et que c'est la raison pour laquelle elles sont si efficaces.


Notes :

1 - L'écriture de ce texte s'est faite en parallèle à des discussions très nombreuses avec Amy Dahan. Il est donc difficile de savoir exactement ce qui revient à qui dans ce texte. J'en assume toutefois seul les insuffisances.

2 - Voir, parmi d'autres, Alan Sokal, 'A physicist experiment with cultural studies', Lingua Franca, May June 1996, 62-64; Steven Weinberg, 'Sokal's Hoax', New York Review of Books, 8 August 1996; Paul Gross et Norman Levitt, Higher Superstition, The Academic Left and its Quarrels with Science, John Hopkins University Press, 1994; Mario Bunge, Une caricature de la science, la très nouvelle sociologie de la science, 1997, texte disponible sur Internet, vigdor@imaginet.fr, aux Editions Vigdor.

3 - Pour une présentation systématique d'une part de ces débats, voir Dominique Pestre, 'Pour une histoire sociale et culturelle des sciences, Nouvelles définitions, nouveaux objets, nouvelles pratiques', Les Annales, Histoire, Sciences Sociales, mai-juin 1995, 487-522.

4 - L'opposition construite par Sokal et ses amis est entre un relativisme extrême — résumé par : la science est une simple convention sociale — et une sorte de 'réalisme des lois' défendue comme une évidence non problématique — le monde 'existe' et la science en dit la vérité. La citation est de Bunge (1997), page de résumé.

5 - Le livre édité par Andrew Pickering, Science as Practice and Culture, The University of Chicago Press, 1992, montre combien le débat est vif au sein des études sociales des sciences. Pour des remarques sur ces évolutions, Dominique Pestre, 'Les 'social studies of science' et leurs effets sur le travail historique', Raison Présente, 119, 1996, 35-46

6 - La référence classique est ici Shapin et Schaffer, Leviathan et la pompe à air, La Découverte, 1995, à propos des règles politiques et de civilité à la Royal Society, règles qui sont aussi, pour Boyle, les solutions à mettre en oeuvre pour la question de l'ordre social de la Restauration.

7 - Crosbie Smith et Norton Wise, Energy and Empire, A Biographical Study of Lord Kelvin, Cambridge University Press, 1989; Peter Galison, 'Material Culture, theoretical Culture and Delocalization', dans Science in the XXth Century, édité par John Krige et Dominique Pestre, Harwood Academic Press, 1997, 669-682

8 - On lira ici le livre de Giovanni Levi, Le pouvoir au village, Gallimard, 1989, Ière édition italienne, 1985, et l'introduction de Jacques Revel à l'édition française, 'L'histoire au raz du sol'.

9 - Ces remarques s'inspirent entre autres de Roger Chartier, 'L'histoire entre récit et connaissance', Modern Language Note, 109, 1994, 583-600

10 - Pour une analyse stimulante de cette nouvelle imbrication des sciences et de multiples institutions sociales — et la fin de l'université comme lieu privilégié ou unique de fabrication de la science 'pure', voir M. Gibbons, et al., The new Production of Knowledge, The dynamics of science and research in contemporary societies, Londres, Sage, 1994.


Dominique Pestre , directeur d'étude à l'EHESS

©La revue M , 1998

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