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La revue M. n° 93, Janvier-février 1998. pp. 63-66

Pour une véritable philosophie postmoderne des sciences

La nouvelle " affaire Sokal " est engagée en France. Hélas bien mal comme on pouvait déjà le craindre après les réactions - assez tardives d’ailleurs - qui suivirent la parution du canular initial (1) . Les détracteurs du livre de Sokal et Bricmont présentent parfois la question comme un conflit entre les représentants arrogants des sciences "dures" et un courant intellectuel subtil dont les règles de validation, incomprises et incompréhensibles par les premiers, se réduisent à des rapports de forces. Pour d’autres, les " néo-scientistes " sokaliens sont incapables de tolérer qu’une métaphore use très librement du langage scientifique. Ils sont tout juste bons à relever les fautes d’orthographe dans les lettres d’amour adressées par des penseurs plus poètes que scientifiques ; l’esprit français, son style et ses paradoxes est définitivement inaccessible à leur positivisme étroit. Pire, l’entreprise des deux physiciens se révèle anti-intellectuelle et francophobe ; elle n’est qu’une nouvelle offensive culturelle impérialiste, accompagnée d'un bon gros pragmatisme américain - ou belge - ridiculisant certains auteurs prestigieux de la culture française  (2) .

L’objet de cet article n’est pas de réfuter point par point les réactions hostiles à Sokal et Bricmont, et encore moins d’endosser intégralement le point de vue de ces derniers. Il s’agit plutôt de montrer qu’il y a derrière cela bien plus qu’une chasse aux perles. Nous rappellerons donc très brièvement quelques éléments importants concernant les origines du débat aux Etats-Unis, la compréhension qui en est faite en France, la question de la légitimité des métaphores scientifiques, et enfin le relativisme. Ces faits sont d’ailleurs bien connus, mais oublier de les inscrire dans une problématique plus large qu’une polémique qui reste de toute façon stérile peut amener à certaines interprétations erronées. J’espère également que ces rappels ainsi que la conclusion de cet article éclaireront son titre qui n’est en rien provocateur.

Tout d’abord, la controverse ne date pas de la mystification de l'été 1996, lorsque Sokal réussit à faire paraître sa parodie, et ses enjeux ne sont pas spécifiquement philosophiques mais également culturels, politiques et pédagogiques. C’est ainsi qu’en publiant un numéro spécial intitulé Science Wars dont l’article-canular fait partie, la revue Social Text souhaitait initialement critiquer l’ouvrage de Paul Gross et Norman Levitt (3) qui dénonce les méfaits du postmodernisme dans la perception des sciences et l’influence grandissante du relativisme cognitif dans le monde intellectuel américain. Ce livre, publié en 1994, était considéré comme une attaque " conservatrice " envers les cultural studies en amalgamant par exemple " le créationnisme, les médecines holistiques ou le féminisme " (4)  ; il avait fait l’objet de plusieurs répliques isolées de la part des protagonistes des science studies regroupés autour du numéro spécial en question. Lorsque Sokal a dévoilé sa supercherie, il a bien précisé qu’il souhaitait introduire une tonalité de gauche (5) dans ce débat et ne pas laisser croire que la défense des standards de la rigueur intellectuelle soit une exclusivité des opposants conservateurs aux cultural studies. Un philosophe de l’université de New York, Paul Boghossian, a résumé l’intérêt du canular de Sokal en ces termes : " Qu’est-ce que cela montre exactement ? Trois choses importantes selon moi : d’abord, que les opinions relativistes sur la vérité et l’évidence, bien que d’une cohérence douteuse, sont reçues de plus en plus favorablement par le monde universitaire, ensuite, que cela entraîne des conséquences pernicieuses prévisibles sur la définition des critères scientifiques et sur le sens de la responsabilité intellectuelle, enfin qu’aucune des deux remarques précédentes n’a besoin pour être affirmée de refléter un point de vue politique particulier, et surtout pas conservateur. " (6) . Il s’agit bien sûr d’un point de vue spécifique au contexte américain, et la première remarque - on peut l’espérer - est probablement moins justifiée en ce qui concerne le monde universitaire français. On remarquera au passage qu’à l’instar de Boghossian, plusieurs représentants des sciences humaines ont pris position en faveur de Sokal. Là aussi cette observation est plus évidente pour les Etats-Unis et le Canada que pour la France. Encore une fois, les critiques envers le relativisme épistémologique ne datent pas de Sokal et ne proviennent pas uniquement de scientifiques bornés. Des philosophes comme John Searle (7) aux Etats-Unis ou Jacques Bouveresse (8) en France, chacun à leur manière, s'opposent depuis longtemps à la philosophie relativiste et stigmatisent l’inconséquence intellectuelle envers les sciences. Si nos deux physiciens souhaitent " dresser des barrières entre sciences humaines et sciences dures " (9) , ils ne sont donc pas les seuls ni même les premiers ; ils sont bel et bien accompagnés par de nombreux représentants des deux continents épistémologiques.

Un brûlot contre la philosophie française ?

Mais quelles sciences humaines et quelle philosophie en particulier seraient ainsi visées ? Les contempteurs de Sokal et Bricmont sont en fait aussi divers que leurs défenseurs. A idolâtrer nos grands penseurs nationaux, certains semblent avoir une vision journalistique de la philosophie contemporaine, bornée en bas par les cafés et en haut par un panthéon où voisinent Deleuze, Derrida, Foucault, etc. Hors l’horizon un peu rudimentaire encadré par ces deux limites, il n’existerait rien ; d’où, probablement, l’impression simpliste que le clivage fondamental de cette histoire passe entre une science présomptueuse et "la" philosophie (singulière et hexagonale, comme il se doit). On veut croire, pourtant, que la plupart de ceux qui critiquent les deux physiciens sont tout de même plus avertis. Ils connaissent la richesse de la philosophie moderne et savent bien qu’elle ne se réduit pas à nos idoles les plus médiatisées. Certains de nos intellectuels ont écrit des âneries sur les sciences ou lorsqu’ils utilisaient un langage pseudo-scientifique, et ceci a été relevé dès la parution des ouvrages incriminés. De cruels bêtisiers circulaient dans les années soixante-dix sur le thème "Jacques Lacan, mathématicien". L’histoire de la philosophie et l’histoire des sciences sont remplies de telles constructions extravagantes. Pour ce qui concerne l’époque qui nous intéresse ici, tout cela témoigne d’un temps désormais révolu où le modèle des sciences dures et la course à la formalisation bourbakiste constituaient de véritables archétypes épistémologiques. Tout le monde dit ou écrit des sottises. Ce n’est pas bien grave lorsqu’on le reconnaît ultérieurement, mais c’est plus inquiétant quand cela fonde une réputation de profondeur. Qui prétend, alors, qu’à travers le recensement de ces bourdes et de ces abus toute LA philosophie et au-delà toutes les sciences humaines soient menacées ? Qui peut croire un instant que la philosophie ne soit pas au moins aussi vivante et diversifiée que ... la physique par exemple ? Sokal et Bricmont ont au contraire témoigné de leur intérêt pour les travaux des historiens, philosophes et sociologues des sciences. Les chapitres philosophiques de leur livre constituent un travail partial mais consciencieux, même si, comme tout travail de cet ordre, il peut être largement critiqué. Or chacun sait qu’ils ne sont pas philosophes. Cela leur a été quelquefois reproché, le plus souvent à mots couverts (10) . Pourtant, si les auteurs qu’ils ont épinglé dans leur livre avaient été aussi appliqués qu’eux lorsqu’ils se sont aventurés à parler des sciences, nous ne serions pas là à en discourir.

En s’en tenant au seul débat philosophique, on doit assurément reconnaître que le " postmodernisme " est un courant hétéroclite et pointu. Le terme recouvre en particulier une vision schématique de certains philosophes " continentaux " et s’applique également - et probablement mieux - à plusieurs auteurs américains. Mais on doit aussi admettre que la plupart des partisans de Sokal et Bricmont ne sont pas les croisés d’un scientisme monolithique et obtus (la confusion entretenue entre positivisme et scientisme est, dans ce débat, tout aussi schématique). Ils ne sont pas hostiles à l'histoire sociale des sciences et des techniques. Ils défendent tout simplement une certaine conception de la rigueur intellectuelle en histoire et philosophie des sciences ; et celle-ci s’est incarnée dans de nombreux courants de pensée au cours du vingtième siècle, depuis l’empirisme viennois jusqu'à la philosophie analytique anglo-saxonne (et au-delà bien sûr). On peut certes dire beaucoup de choses désagréables sur ces multiples philosophies, mais certainement pas qu'elles ont des leçons à recevoir de la part des intellectuels brocardés en ce qui concerne la solidité de leur information scientifique. Par ailleurs, l’intérêt propre de la philosophie américaine, par exemple, n’est pas moindre que celui du post-structuralisme français - n’en déplaise à notre chauvinisme intellectuel qui s’est une fois de plus manifesté dans cette affaire (11) . Non seulement cette philosophie existe, mais elle est intéressante, fort diverse, et ne se réduit pas à une interprétation des french philosophers à la mode. Elle compte également un auteur aussi connu que Richard Rorty, qui, semble-t-il, n’est pas étranger au postmodernisme... Les conceptions défendues par Sokal et Bricmont s'opposent manifestement sur bien des points à l’oeuvre de Rorty, mais celui-ci réussit apparemment à éviter les inepties les plus flagrantes. Ses "erreurs", si l’on peut les qualifier ainsi, font partie du débat philosophique habituel et ne relèvent pas de l’imposture.

Le livre de Sokal et Bricmont concerne également le problème du clivage entre la culture scientifique et la culture littéraire. On doit en effet constater que si certains jargons scientifiques se sont malheureusement mués en amphigouris, l’incompréhension fondamentale reste bien culturelle. Il y aurait beaucoup à dire à ce sujet sur l’assentiment général qu’il existe une véritable frontière pédagogique et mentale entre "littéraires" et "scientifiques". En France, tout particulièrement, on peut même regretter une sorte de conditionnement pédagogique et culturel, tant l’école et l’environnement social vous estampillent pour la vie avec l’une ou l’autre de ces deux catégories. Si la distinction est telle que les premiers seraient dotés de la sensibilité, de l’imagination ou de l’inspiration tandis que l’exactitude serait l’apanage des seconds, alors oui, cette frontière-ci doit être transgressée.

La légitimité des métaphores

On nous assure également que " le langage est la liberté du sens " et que l’on peut " déplacer légèrement le sens des termes [...] sans faire offense aux sciences " (12) . Bien entendu. Tout le problème est affaire de contexte et d’appréciation de la "légèreté" des glissements de sens. Le mathématicien David Hilbert disait que l’on pouvait remplacer les mots "point", "droite" et "plan" par "table", "chaise" et "verre à bière" et continuer à faire de la géométrie ainsi. C’est sans doute moins commode, mais tout à fait possible avec un minimum de précisions définitionnelles et l’on ne risque pas alors les foudres de la corporation des taverniers. Faute de quoi, il y a effectivement rupture de la communication et nous ne sommes pas loin du "dialogue de sourds". Vous ne comprenez rien, nous dit-on ; il s’agit d’analogies, de métaphores où les concepts et la rigueur scientifiques sont effectivement un peu bousculés, mais ce n’est pas bien grave, et en tout cas, ce n’est pas essentiel pour la compréhension de nos propos (13) . Deux problèmes subsistent. Tout d’abord, il ne s’agit pas toujours d’analogies, mais parfois de rapprochements douteux. Examinons un exemple très simple et non explicitement scientifique. Lors d’un dialogue avec Bruno Latour, Michel Serres parle du temps en ces termes : " La langue française, sage, use du même mot pour dire weather, le temps qu’il fait, et time, le temps qui passe. Profondément, il s’agit du même. Le temps de la météorologie, prévisible et imprévisible, pourra sans doute un jour s’expliquer par des notions très compliquées : fluctuations, attracteurs étranges... Les jours suivants, on comprendra peut-être que le temps de l’histoire est encore plus complexe que celui-là. " (14) . Il ne s’agit pas là d’une métaphore ou d’une analogie. Pas même d’un jeu de mots. C’est une bifurcation de sens qui n’est guère mystérieuse et n’aurait pas dû échapper à des philosophes un peu attentifs à la langue. Elle n’est d’ailleurs pas spécifique au français, mais panromane. Le mot latin tempus, "temps, durée", a signifié aussi "saisons", "printemps", etc. Le sens "état de l’atmosphère" est attesté depuis Caton l’Ancien !  (15) . Cette ambivalence témoigne probablement d’une époque où les phénomènes météorologiques et astronomiques (ainsi que le calendrier) étaient perçus de façon indivise - et d’ailleurs les premiers phénomènes sont effectivement très liés aux seconds. Il ne s’agit pas d’une intuition géniale ; cette constatation fort banale remonte à la nuit des ... temps, et nous ne sommes pas loin, avec de telles remarques, de transformer une véritable question paléo-linguistique en digressions étrangement proches des fariboles du New Age.
Second problème : la métaphore est-elle une figure de rhétorique purement formelle ? C’est faire offense à la richesse et à la complexité de fonctionnement de l’analogie ou de la métaphore que de laisser entendre qu’elles densifient, par leur simple présence, un texte où elles sont dénuées de puissance évocatrice pour bon nombre de lecteurs. Le ressort de l’analogie et de la métaphore repose en effet sur une intelligibilité minimale de chacun des termes qui sont mis en correspondance. Si l’un de ceux-ci (ou les deux) ne fait pas sens (quand bien même l’étroitesse d’esprit du lecteur serait en cause), on est en droit de s’interroger sur la pertinence du procédé. Les sciences humaines et les sciences cognitives ont développé de nombreuses études sur la classification des analogies et des métaphores, leurs liens avec l’homologie, la formulation possible ou non de critères d’évaluation de leur pertinence, leur valeur heuristique, etc. La pure textualité de ces figures ne rend compte d’aucune de ces questions, et lorsqu’on pose comme postulat qu’une analogie vaut par sa simple formulation, alors on peut effectivement infliger à des mots comme "chaos" ou "non-linéaire" toutes les contorsions que l’on veut, y compris jusqu’aux plus exquis cadavres. Il est manifestement faux de croire que le choix de ces figures dans un champ scientifique à la mode et difficile ne soit pas délibéré, et que leur utilisation soit constamment éclairante. L’histoire récente des idées a déjà relevé le rôle de l’analogie comme moyen d’occulter les faiblesses d’une théorie vague par une autre, mieux établie - par exemple à propos de la théorie générale des systèmes de von Bertalanffy au début des années soixante-dix. Ce n’est donc pas une réelle nouveauté et il existe bien un usage de la métaphore grâce auquel certains discours prodigues de mots et d’images tentent de capter le mana d’autres disciplines ou d’impressionner (16) .

Le relativisme épistémologique

En ce qui concerne le relativisme, vertu cardinale du postmodernisme, l’idée n’est guère nouvelle. Son histoire philosophique est d’ailleurs terriblement complexe et passablement piégée. Sans qu’il soit nécessaire de remonter jusqu’à Protagoras, le relativisme postmoderne n'est somme toute qu'une variante sophistiquée de l’hypothèse de Whorf qui date de la fin des années cinquante et postulait l’influence déterminante du langage sur la construction d’une vision du monde puis la relativité des représentations du monde de différentes cultures. Feyerabend ne s’y était d’ailleurs pas trompé puisqu’il avait fait de ce relativisme culturel l’un de ses arguments contre la "dictature de la Raison" en étendant cette conception au champ épistémologique : le langage façonne la vision du monde, puis le monde lui-même ; ce qui conduit inévitablement à la relativité de la pensée scientifique occidentale (17) . Feyerabend peut d’ailleurs être considéré comme le principal artisan de cette transformation de l’hypothèse essentiellement culturelle de Whorf en une théorie épistémologique dont on sait bien l’influence qu’elle eût, avec celle de Kuhn, sur le développement de la justification théorique des cultural studies aux Etats-Unis.

Comment comprendre que les sciences " nous présentent des histoires extraordinaires où des êtres sont fabriqués, puis [...] nous proposent d’accepter que ces êtres existent depuis l’origine des temps "  (18)  ? La science produit des mirages et nous demande d’y croire ? Les fameuses "narrations" dont il est tant question se réduiraient in fine à des assemblages toujours plus complexes de cycles et d’épicycles destinés à " ruser et sauver les apparences " ? Depuis les "fictions utiles" jusqu’aux "constructions sociales", depuis la vérité considérée comme une "convention" jusqu’aux êtres et aux phénomènes "fabriqués", le lecteur attentif à l’histoire des idées remarquera que ce genre de philosophie n’en finit pas de revisiter les mêmes édifices idéalistes. Ce raccourci du conglomérat relativiste n’épuise pas bien sûr ce qui pourrait ressembler à une variante moderne (ou plutôt "post") d’une scolastique logomachique. On rappellera donc que la question n’est pas tant l’objectivité du réel en soi que de reconnaître la réalité et l’unicité des lois de la nature. Même si l’expression "loi de la nature" - avec sa charge métaphysique intériorisée à une idéalité - fait hurler le postmodernisme, je l’utilise à dessein ici car chacun sait que la problématique est essentiellement épistémologique. Il n’y a pas différentes lois de la nature selon le point de vue philosophique ou la culture d’origine de celui qui explique un phénomène selon les canons scientifiques. C'est ainsi. Et cette remarque n’est pas anodine ; elle fonde la méthode scientifique et au-delà notre civilisation.

Pour les science studies

L’eau du postmodernisme, lorsque celui-ci s’aventure à parler des sciences ou à singer leur jargon, paraît donc bien trouble. Mais nous ne devons pas rester sur cette impression pessimiste et jeter pour cela le bébé de l’étude sociologique et critique des sciences. Le philosophe Philip Kitcher a montré dans un long article (19) quel est l’intérêt de ce domaine, et surtout, de quelle manière il peut être amélioré. Il n’est pas question ici de reprendre son argumentation et ses nombreux exemples, mais deux de ses remarques suffiront à notre propos : il est tout à fait absurde de prétendre que tous les protagonistes des nouvelles études sur les sciences soient ignares en matière scientifique ; et il existe de nombreux travaux qui tentent de comprendre en quoi les sciences et leur pratique possèdent une valeur, en quoi elles constituent un " bien pour l’humanité " pour reprendre son expression ; cette motivation était largement ignorée par la philosophie des sciences traditionnelle (qui ne s’intéressait guère non plus à la pratique réelle des sciences). Ces préoccupations nouvelles suffisent à nos yeux à légitimer pleinement ce genre de recherche.

Allons même plus loin. En reconnaissant que la première remarque de Kitcher retenue ci-dessus s’applique également au postmodernisme philosophique, et qu’il existe une approche véritablement postmoderne de la philosophie des sciences qui nous semble opportune sinon toujours convaincante. En philosophie des mathématiques, par exemple, plusieurs auteurs parmi lesquels Brian Rotman et Thomas Tymoczko (20) ont développé des analyses tout à fait dignes d’intérêt, en partie basées sur une approche conceptuelle et sémiotique postmoderne. Il ne s’agit donc pas, pour conclure, de jeter entièrement l’opprobre sur un courant philosophique dont nous nous sentons, sur bien des points, fort éloigné. Après tout, et pour rester sur le même domaine, on peut manifestement étudier avec profit le remarquable renouveau des stratégies nominalistes en philosophie des mathématiques sans pour autant adhérer à ce genre de conception.

Les auteurs postmodernes parlent souvent d’un "sentiment" ; celui de la dissolution du nouveau, de l’évidement du progrès lorsqu’il se transforme en routine et que s’installe l’accoutumance. On peut craindre le pire lorsque la dissolution en question gagne la rigueur intellectuelle et que le "sentiment" devient théorie épistémologique. La philosophie des sciences est comme la méthode scientifique elle-même : exigeante. Les faits naturels, tout comme l’histoire et la pratique des sciences, le sont tout autant. Et lorsque l’on tente d'interpréter un monde et une société largement influencés par les techniques et les sciences, on ne peut guère construire une philosophie - serait-elle radicalement subjectiviste - sur la désinvolture envers ces domaines.


Notes :

1 - On distingue ici les réactions à l’article d’Alan Sokal paru en 1996 (Transgressing the Boundaries : Toward a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity, Social Text 46/47, spring/summer 1996, pp. 217-252), et les commentaires qui suivirent la publication du livre d’Alan Sokal et Jean Bricmont en octobre 1997 (Impostures intellectuelles, Editions Odile Jacob, 1997). L’article de Sokal est traduit et commenté dans le livre.
Une revue de presse de ces réactions est disponible sur le Web de l’auteur :
http://peccatte.karefil.com/SBPresse/SokalBricmontPresse.html
Je remercie Virginia Manso pour ses commentaires lors de la rédaction de ce texte. View Virginia Manso's profile on LinkedIn

2 - Successivement, d’après : Régis Debray. Savants contre docteurs. Le Monde, 18 mars 1997, pp. 1 et 17.
Jean-Marc Lévy-Leblond. La paille des philosophes et la poutre des physiciens. La Recherche, n° 299 juin 1997, pp. 9-10.
Robert Maggiori. Fumée sans feu. Libération, 30 septembre 1997.
Pascal Bruckner. Le risque de penser. Le Nouvel Observateur, n° 1716, 25 septembre au 1er octobre 1997, p. 121.
Marion Van Renterghem. L'Américain Alan Sokal face aux "imposteurs" de la pensée française. Le Monde, 30 septembre 1997, p. 27.
Vincent Fleury et Yun Sun Limet. L’escroquerie Sokal-Bricmont. Libération, 6 octobre 1997, p. 5.

3 - Paul Gross and Norman Levitt. Higher Superstition : The Left and its Quarrel with Science. The Johns Hopkins University Press. 1994.

4 - Andrew Ross. Introduction. Social Text 46/47 (spring/summer 1996), pp. 7 et 10.

5 - Alan Sokal. A Physicist Experiments With Cultural Studies. Lingua Franca. June 1996. Disponible sur le Web de Libération : http://www.liberation.com/sokal/reveal.html

6 - Paul Boghossian. Les leçons à tirer de la mystification de Sokal : des conséquences pernicieuses et des contradictions internes du relativisme postmoderne. Publié initialement dans le Times Literary Supplement, Commentary. December 13, 1996, pp.14-15. Traduit par Ariane Ateshian. Les Temps modernes, n° 594, juin-juillet 1997, pp. 134-147.

7 - Voir par exemple : John R. Searle. Rationality and Realism, What is at Stake ? Daedalus, automne 1993, pp. 55-83. Trad. fr. par Patrick Peccatte (à paraître).

8 - Jacques Bouveresse. Le Philosophe chez les autophages, Minuit, 1983. Rationalité et cynisme, Minuit, 1984.

9 - Vincent Fleury et Yun Sun Limet . art. cit.

10 - Et en oubliant cette observation tout à fait pertinente de Gilles Deleuze : " La philosophie n’a jamais été réservée aux professeurs de philosophie. Est philosophe celui qui le devient [...] ". Entretien sur Mille Plateaux, in Pourparlers, Minuit, 1990, p.41.

11 - Voir par exemple : Denis Duclos. Sokal n'est pas Socrate. Le Monde, 3 janvier 1997. Cf. également Pascal Bruckner et Marion Van Renterghem (articles cités).
Encore un effort dans la pulsion nationaliste et l'on affirme comme un sociologue peu avisé que le concept même de "philosophie américaine" est " le comble de l’oxymore " (Entretien avec Bruno Roy. Emmanuel Lévinas à Fata Morgana, in Philosophie et Postmodernité, Prétentaine n° 5, mai 1996, p. 52).

12 - Vincent Fleury et Yun Sun Limet. art. cit.

13 - La question de la légitimité des métaphores scientifiques et du rôle des métaphores dans l’origine des concepts scientifiques eux-mêmes est certainement l’une des plus intéressantes dans ce débat. Voir en particulier :
Jean-Marc Lévy-Leblond. La paille des philosophes et la poutre des physiciens. La Recherche n° 299, juin 1997, pp. 9-10.
Alan Sokal. Du bon usage des métaphores. La Recherche n° 303, novembre 1997, p. 8.
Max Dorra. Métaphore et politique. Le Monde, 20 novembre 1997, p. 17.
Jean-Marc Lévy-Leblond. Le cow-boy et l'apothicaire. La Recherche n° 304, décembre 1997, p. 10.
Amy Dahan-Dalmedico. Rire ou frémir ? La Recherche n° 304, décembre 1997, p. 11.

14 - Michel Serres. Eclaircissements : cinq entretiens avec Bruno Latour. François Bourin, 1992, p. 90.

15 - D’après Ernout A. et Meillet A. Dictionnaire étymologique de la langue latine. Histoire des mots. Librairie C. Klincksieck, 1967.

16 - "  Ebaubir, stupéfier l’adversaire par un flot absurde de paroles. Ce stratagème est fondé sur le fait que "l’homme croit fréquemment que s’il entend des mots, il doit s’y joindre aussi une sorte de sens". Si donc il a secrètement conscience de sa propre faiblesse, s’il est accoutumé à entendre toute sortes de choses qu’il ne comprend pas, tout en feignant de les comprendre, on peut lui en imposer en débitant d’un air grave des absurdités d’allure savante ou profonde, qui lui font tourner la tête et l’embrouillent, tout en les faisant passer pour la preuve la plus irréfutable qui soit de sa propre thèse. ".
Ce n’est pas un analytique honni qui démonte ce stratagème, mais Schopenhauer, en 1830, dans L’art d’avoir toujours raison (Editions Circé, 1990, p. 56).

17 - Voir en particulier, Paul K. Feyerabend. Contre la méthode. Esquisse d'une théorie anarchiste de la connaissance. Trad. fr. par B. Jurdant et A. Schlumberger, Éditions du Seuil, 1979 ; début du chapitre 17 et annexe 5.

18 - Entretien avec Isabelle Stengers. " Inventer une écologie des pratiques ". La Recherche n° 297, avril 1997, pp. 86-89.

19 - Philip Kitcher. A Plea for Science Studie. Disponible sur le Web de la revue La Recherche, dans le forum "Sokal" : http://www.larecherche.fr/FOR/SOKAL/kitcher.html
Kitcher distingue les science studies, qui se réfèrent au champ de l’étude des sciences par des non scientifiques (essentiellement des historiens, philosophes et sociologues), et les Science Studies [avec des capitales] qui constituent un ensemble de points de vue sur ce domaine, et particulièrement le pot-pourri de doctrines qui a provoqué la colère des critiques scientifiques (art. cit. note 1).

20 - Voir par exemple : Brian Rotman. Ad infinitum. The Ghost in Turing Machine. Taking God out and Putting the Body back in. Stanford : Stanford University Press, 1993.
Thomas Tymoczko. Structuralism and Post-Modernism in the Philosophy of Mathematics. In Mathematics, education and philosophy : an international perspective. Edited by Paul Ernest. Studies in Mathematics Education Vol. 3, The Falmer Press, London, 1994.


Patrick Peccatte
Informaticien et philosophe
Ouvrage paru : La consistance rationnelle , Aubin, 1996.

©La revue M , 1998

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