Sciences et Avenir, novembre 1997, p. 132.

Faut-il brûler les postmodernes ?

D’un canular, le physicien américain Alan Sokal a fait un brûlot contre la pensée française contemporaine. Mais il ne suffit pas de mettre les rieurs de son côté pour faire mouche. La France et l’Amérique sont-elles vouées à l’incompréhension mutuelle ?

L’histoire du livre c’est d’abord celle d’un canular. Alan Sokal, agacé par le verbiage des sciences humaines, écrit un pastiche d’un article " postmoderne ", l’envoie à une revue américaine prestigieuse qui le publie. Et il annonce aussitôt après qu’il a écrit un texte absurde, n’ayant ni queue ni tête, simplement pour se moquer d’une mode intellectuelle n’ayant finalement rien à dire, sinon à se gargariser de mots.

C’est alors qu’Alan Sokal et Jean Bricmont décident de s’attaquer à ce qu’ils pensent être la racine du mal, les intellectuels français rattachés à la nébuleuse postmoderne et de montrer leur totale incompétence dès qu’ils parlent de science.

Un exemple ? Lacan qui écrit en 1959 que " La vie humaine pourrait être définie comme un calcul dans lequel zéro serait irrationnel [...] Quand je dis irrationnel [...] je me réfère à ce qu’on appelle un nombre imaginaire ". En trois lignes, soulignent Alan Sokal et Jean Bricmont, Lacan a écrit trois stupidités ; zéro n’est pas un nombre irrationnel, ce n’est pas davantage un nombre imaginaire et enfin, plus grave, les nombres irrationnels ne sont pas des nombres imaginaires, ce que sait pertinemment n’importe quel élève de terminale scientifique. Lacan serait-il donc un charlatan ?

Julia Kristeva, à son tour, est dénoncée pour commettre quelques bévues mathématiques de taille (elle croit qu’il y a davantage de nombres réels entre 0 et 2 qu’entre 0 et 1...). Luce Irigaray, qui accuse les théories scientifiques d’être sexistes, utilise la logique symbolique sans discernement et confond les quantificateurs logiques, la quantité et les nombres ! Bruno Latour, accusé de relativisme (visiblement le comble du pêché [sic] pour les deux pourfendeurs), est pris en flagrant délit d’ignorance de certains points de la mécanique quantique. Jean Baudrillard est bousculé pour avoir annoncé que les " guerres se déroulent dans des espaces non euclidiens ". Gilles Deleuze, Félix Guattari et Paul Virilio sont aussi passés au crible. Enfin, même Henri Bergson rejoint cette tribu d’incompétents en science au motif qu’il n’avait pas tout compris à la Relativité générale d’Einstein en... 1930 !

Cet amalgame entre des erreurs manifestes, des métaphores et des difficultés à comprendre des théories physiques complexes a quelque chose de choquant. Il est parfaitement exact que certains des auteurs cités sont verbeux et dissimulent peut-être une absence de profondeur derrière un discours abscons. Mais il est absurde d’accuser Bergson d’incompétence devant la relativité alors qu’à son époque, rares étaient les physiciens professionnels capables de la comprendre. De même, le relativisme de Bruno Latour peut être contesté mais l’épistémologue a parfaitement le droit d’avoir une position qui dérange. Enfin, Jean Baudrillard n’a pas de permission spéciale à demander pour utiliser des termes scientifiques dans un autre contexte. Après tout, Freud n’a pas cessé de prendre les termes de la thermodynamique pour décrire l’esprit humain tandis que les biologistes et les informaticiens se sont allègrement servis mutuellement de leurs concepts (virus, programme...) respectifs.

Qui ne comprend pas qui ?

Le second défaut du livre est d’avoir négligé le fait que certains passages peuvent n’avoir aucun sens pour Alan Sokal et Jean Bricmont mais en avoir pour d’autres lecteurs. Ils n’expliquent en effet pas d’où vient le succès de ces intellectuels qui auraient réussi à tromper deux générations d’étudiants et de chercheurs. Résultat, à trop vouloir dénoncer, Alan Sokal et Jean Bricmont ont amoindri leur position : les véritables incompétences disparaissent derrière les accusations exagérées. Enfin, ils n’ont apparemment pas repéré l’origine du " postmodernisme " : il ne prend pas sa source à Paris, mais plutôt dans la philosophie allemande (Nietzsche, Heidegger...) qui a aussi engendré la philosophie analytique (Popper, Wittgenstein) épousée par les deux dénonciateurs.

Hubert Quirin

© Sciences et Avenir, 1997.


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