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Télérama , n° 2494, 29 octobre 1997, p. 40

Alan Sokal, physicien
En 96, dans un article, il parodie des penseurs qui manipulent la science sans la comprendre. Cette année, il rate la démonstration.

Le canular boiteux

C’est l’histoire du pavé dans la mare. Qui fait des ronds, des vaguelettes, dans une eau pas très limpide. Remplit des colonnes dans les journaux, des salles de colloque et des sites Internet. Nom de code de l’opération : l’affaire Sokal. Résumé des faits : en avril 1996, la très sérieuse revue américaine Social Text publie un article du physicien Alan Sokal intitulé : " Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique " (sic !). Treize pages de texte, douze pages de notes, cinq cent titres en bibliographie. Aussitôt, l’auteur révèle le canular qui a piégé Social Text en flagrant délit de cuistrerie : cet article est une parodie soigneusement tricotée de jargon post-moderne et truffée de citations absconses prises dans Lacan, Deleuze, Virilio et Derrida... ces intellectuels français plus influents aux Etats-Unis qu’en France. Vous avez cru à la profondeur ? C’était une illusion d’optique. Ce n’est pas parce que le discours est obscur qu’il est intelligent : premier message du professeur Sokal.

L’affaire devient vite planétaire : première page du New York Times, du Herald Tribune. On crée même des sites Internet spéciaux. Avec son collègue belge Jean Bricmont, Alan Sokal imagine alors les prolongements de l’affaire : un recueil des citations incriminées, des explications, des réponses aux objections, un pamphlet. Plusieurs éditeurs parisiens refusent le manuscrit. Odile Jacob, qui aime l’agitation, publie enfin le livre. Avec un titre qui tonne : Impostures intellectuelles. Un livre qui vaut moins pour ce qu’il contient que pour ce qu’il suscite.

Qu’y a-t-il dans le bouquin ? Officiellement une thèse : dénoncer les abus et les erreurs que commettent plusieurs grands penseurs des sciences humaines dans leurs emprunts à la science. Exercices pratiques de dissection sur Lacan, Kristeva, Deleuze et Guattari, Baudrillard, Virilio et Latour. Tous des imposteurs ! Manifestement, nous expliquent nos deux scientifiques, ils ne comprennent rien au calcul différentiel, à la relativité, à la théorie du chaos, etc., sur lesquels ils étayent pourtant leurs raisonnements. Cela s’appelle un abus d’autorité. Si leurs écrits sont difficiles à comprendre, c’est peut-être parce qu’ils ne veulent rien dire. On est même en droit, selon Sokal et Bricmont, de douter de la validité d’une théorie philosophique construite sur une fausse interprétation de la science. CQFD.

Pourquoi l’affaire fait-elle tant de bruit ? Parce que son inspiration touche juste... mais sa mise en oeuvre tape à côté de la plaque. Rappeler les intérêts de la rigueur, défendre la raison, dans une intelligentsia américaine saisie par la dérive irrationnelle, fort bien. Bousculer les codes de reconnaissance des intellectuels entre eux, bravo ! Interroger les prétentions scientifiques de certains discours, on applaudit (à cet égard, il aurait été plus urgent d’aller les déloger dans le discours des économistes que dans celui des philosophes).

Mais le livre pèche par d’autres aveuglements coupables et, au nom du modèle mythique des Lumières, défend un positivisme naïf, voire remplace une prétention par une autre. Une équation juste n’a jamais été la garantie d’un jugement sain. Ce n’est pas parce que Bergson n’a pas compris la théorie de la relativité qu’il faut retirer de la vente son livre sur Einstein. Nos deux physiciens, sauf le respect que tout littéraire doit à la science, sont-ils bien sûrs que la science elle-même sait ce qu’elle dit ? Quand d’un laboratoire à un autre les chercheurs ne peuvent pas se comprendre, quand la science est contrainte d’adopter deux discours : l’un, ultra technique pour ses pairs, l’autre, vulgarisé, avec les approximations inévitables, pour le commun des mortels ? Bref, Alan Sokal et Jean Bricmont semblent avoir lancé un débat qu’ils ne sont pas capables de tenir avec la rigueur et la finesse qu’ils réclament des non-scientifiques. Et le marigot s’agite d’autant plus que leurs arguments sont faciles à détruire. Dommage : c’est ainsi que l’on fabrique un faux débat.

Catherine Portevin

© Télérama, 1997.


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