Le livre la Consistance Rationnelle

livre La Consistance rationnelle

La démarcation sciences-non sciences  
Sommaire  
Introduction
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  Consistance rationnelle contre pensée démarcative (Conclusion)


Le positivisme logique a cessé de vivre au début des années soixante. Étouffé par ses prétentions à codifier le processus de la croissance des connaissances et à régenter la hiérarchie des représentations cognitives du monde; empêtré dans ses contradictions et réduit à quia à la suite de l'émergence de nombreuses disciplines qu'il ne pouvait administrer. Son autopsie a confirmé le diagnostic sévère de l'histoire des sciences qui a montré que presque tous les développements importants en science vont carrément contre l'essentiel de l'analyse positiviste [Laudan in LAR85 p. 16]. Mais comme l'a écrit fort justement Jacques Bouveresse, le néopositivisme est mort autant qu'un mouvement philosophique puisse être mort, et s'il eût une telle importance, c'est parce que toute erreur philosophique ou épistémologique " doit posséder sa part de plausibilité et même de vérité pour être réellement intelligible " [BOU80]. Sa plausibilité tient pour moi dans la pensée démarcative qui s'est avérée attractive mais trompeuse sans pour cela que la constante nécessité pour la philosophie de penser et situer le champ scientifique ne disparaisse. Son actualité et par là une certaine vérité doivent lui être reconnu dans le criticisme permanent et exacerbé qu'il a toujours manifesté, ainsi que dans son souci de rigueur et la méthodologie analytique qui en est issue.

Sous ses multiples formes démarcatives, l'idéologie positiviste ou crypto-positiviste est elle-même fort mal en point. Au cours de notre étude, nous y avons planté quelques banderilles qu'il n'est peut-être pas inutile de ressortir.

· Il n'existe pas de critère de démarcation. Doit-on y revenir ? Tous les critères proposés - depuis la distinction entre énoncés sensés et énoncés dépourvus de sens du Cercle de Vienne jusqu'au consensus paradigmatique de Kuhn en passant par le critère de falsifiabilité de Popper - possèdent de graves lacunes théoriques. De surcroît, ils ne sont pas opératoires sur nombre d'exemples de l'histoire des sciences. Tout au plus la réfutabilité poppérienne, dans sa version évoluée notamment illustrée par la logique inductiviste de Lakatos, peut elle être conservée dans une théorie de l'heuristique et comme l'un des moteurs épistémologiques du processus d'accroissement des connaissances.

· Plus généralement, la notion même de démarcation est la forme simplifiée, idéologique et parfois presque caricaturale que prend l'aspect privilégié de la représentation scientifique du monde lorsque sa comparaison avec d'autres représentations du monde, d'autres méthodes, d'autres pensées, devient opposition. Cette forme est effectivement simplifiée car la démarcation n'est pas un concept simple; elle n'est pas unique, mais multiforme et graduée.

Une théorie de l'unité de la science est illusoire; l'hypothèse simplificatrice de l'unité de la métaphysique - au sens, par exemple, où elle serait identifiée à l’ensemble des disciplines ou parties de disciplines non-scientifiques (!) à prétentions cognitives ou explicatives - l'est encore plus; les traces "nobles" et multiples de métaphysique décelables dans les fondements de la logique et des mathématiques, celles qui sont présentes dans certaines argumentations cosmologiques ou diverses théories synthétiques (théorie générale des systèmes, théorie des catastrophes) sont toutes différentes entre elles; elles sont fort distinctes également de la métaphysique sous-jacente à la dialectique de la nature, au pythagorisme, à l'astrologie, et plus encore de celle inhérente à la spiritualité. Comment la notion de démarcation entre deux continents illusoires pourrait-elle être autre chose qu'un leurre ? On peut admettre à la rigueur la pertinence de l'idée d'ensemble de démarcations si l'on souhaite conserver (le faut-il vraiment ?) une approche démarcative. Mais en tout cas, l'articulation de chaque discipline à prétention cognitive ou explicative avec sa propre "métaphysique" est originale et spécifique au domaine envisagé.

· L'étude de cet ensemble de démarcations (ou plutôt, la compréhension du caractère privilégié de la représentation scientifique du monde) doit être réalisée sur la marge des paradigmes, qu'ils soient jugés scientifiques ou non a priori; cette étude doit porter sur de nombreuses disciplines, tant scientifiques que parascientifiques ou irrationnelles. Si l'on souhaite réellement tamiser, l'ivraie comme le bon grain déterminent la largeur des mailles du tamis.

· Tout comme la typologie des "non-sciences", la typologie des sciences est inséparable de la problématique démarcative. La psychanalyse et le marxisme sont les boulets épistémologiques que l'on traîne ainsi, à hue et à dia, des rivages de la démarcation à ceux de la typologie. Et si la métaphysique "suinte" partout de la science, on ne peut croire, disions-nous, qu'elle soit de même nature que celle qui constitue la spiritualité et le religieux. Une typologie des sciences est indissociable d'une esquisse de typologie des "non-sciences". Il existe un continuum ou mieux une gradation de "démarcations" articulée à une vaste typologie qui s'étend du champ scientifique jusqu'aux parasciences et aux fameuses "bonnes" idées métaphysiques.

· Même circonscrite à un domaine bien précis, la démarcation n'est pas toujours là où on l'attend. Elle peut parfois être rétrospective; elle n'apparait alors évidente qu'après une décantation historique, voire, dans certains cas, une reconstruction de l'histoire des sciences. Certains historiens estiment ainsi que la crise des irrationnelles a conduit les premiers pythagoriciens à tenter de distinguer deux domaines de valeurs épistémologiques comparables plutôt que d'invalider immédiatement et sans appel leur doctrine du nombre-forme. La disqualification ultérieure de cette doctrine montre que la démarcation est plongée dans l'histoire. De même, l'étude comparative des origines de certaines parasciences laisse apparaître une sorte de démarcation inattendue. La systématisation de l'astrologie a été conduite sur le modèle de celle de l'astronomie et en se dissociant probablement dès son origine de conceptions structurellement voisines, mais proprement mythiques ou religieuses.

· La limitation des paradigmes présente parfois un aspect démarcatif rétrospectif. Tel fut le cas de la crise des irrationnelles qui, après s'être développée et approfondie au sein du pythagorisme, finit par invalider sa doctrine du nombre-forme et la renvoyer au versant métaphysique alors que cette doctrine produisit initialement de véritables résultats mathématiques.

· L'extension d'un paradigme dominant est parfois légitime, mais peut aussi être envahissante; l'extension devient alors fallacieuse et tend à verser dans des prétentions idéologiques ou dogmatiques éloignées des origines du paradigme en question, et par là proches d'une certaine "métaphysique" - au sens flou mais si poppérien... La prétention de la sémiotique de Morris à englober et assimiler le discours de la science et le discours sur la science, l'emprise de fait de la logique sur les philosophies de la rigueur, l'extension engelsienne de la dialectique à la nature constituent des exemples de ce phénomène d'extension.

· Une limitation de paradigme non-scientifique, une rupture épistémologique démarcative peut également être étendue à des domaines connexes et les entraîner dans le discrédit du paradigme invalidé. Le rejet de la doctrine pythagoricienne du nombre-forme a ainsi intempestivement jeté l'opprobre sur les mathématiques du nombre d'or coupables d'origines et de digressions inadmissibles pour une conception positive de l'histoire des sciences.

· Certains paradigmes aux statuts épistémologiques divers et embrouillés prolongent des idées d'ordre métaphysique de manière implicite, involontaire et sous des formes multiples. Plusieurs essais de formalisations de la dialectique ont vu le jour; et la "dialectique de la nature" dans son objet même est remplacée par certains chapitres de la physique (théorie unifiée des transitions de phase) ou par des théories synthétiques elles-mêmes controversées à des degrés divers et qui présentent parfois çà et là des concepts assez similaires à ceux de la dialectique (théorie des systèmes, schéma de modèle de Curie et Caillois, théorie des catastrophes, etc.).

Je ne prétends pas bien sûr que ces conclusions immédiates soient à l'abri de toute critique. Je pense toutefois que l'étude d'autres exemples de marges de paradigmes (scientifiques ou non) à l'aide de la méthode illustrative que nous avons essayé de définir et d'utiliser permettra d'approfondir ces conclusions. De nouvelles idées apparaîtront probablement, peut-être plus importantes, mieux formulées ou argumentées que celles qui sont proposées ici. De nouvelles interprétations seront précisées. Mon but est atteint, du moins, si cet essai aide modestement la philosophie à effectuer son "travail de deuil" de la disparition de la tradition démarcationniste issue du néopositivisme, et contribue à ce qu'elle reprenne inlassablement la question de la nature de la connaissance rationnelle.

 

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Je souhaite pour terminer donner quelques réflexions informelles et parfois un peu intuitives sur ma conception du rationalisme conçu comme la cohérence d'une représentation du monde (non unique certes, mais privilégiée). J'essaierai aussi d'indiquer comment la consistance rationnelle peut se substituer au concept positiviste de démarcation et expliquer la forme approximative mais néanmoins presque inévitable de la pensée démarcative.

Notre premier constat est simple et maintenant bien connu; il n'existe pas de critère de démarcation opératoire entre science et métaphysique. Lorsque l'on pense à cette idée surgit irrémédiablement un "Dieu raisonnable" qui trace une ligne de partage des eaux séparant deux magmas informes, deux continents (provenant d'une Gondwana antérieure ?) qui sont eux-mêmes prodigieusement multiformes. Et dans ce schéma tranchant qui s'impose presque à notre esprit par la force des termes, le critère de démarcation sert à ficeler ensemble les différentes sciences; les disciplines intouchables tout d'abord (mathématiques, physique, etc.); puis la biologie, plus laborieusement; la sociologie ensuite, au bénéfice du doute; la psychologie, parfois sauvée par le gong; la psychanalyse, vraiment avec des pincettes... La réalité est toute autre. Quels sont les principes, les méthodes, les pouvoirs descriptifs ou explicatifs  communs aux différentes sciences ? Quelles sont les caractéristiques communes de leurs objets respectifs ? Et plus spécifiquement encore, quel est le véritable objet - unique - de la cosmologie ? Qu'en est-il de la méthode expérimentale en sociologie ? Une méthode quasi-expérimentale existe-t-elle réellement en mathématiques ? Qu'en est-il de la répétabilité en cosmologie, et, plus généralement, dans toute explication des origines ? Qu'en est-il de la vérifiabilité et de la prédictivité dans la théorie des catastrophes ? Et sur l'autre rive, quelles sont les caractéristiques véritablement communes aux différentes "non-sciences": théories obsolètes, constructions prématurées, modèles invraisemblables ou fantaisistes, théories figées à l'état de dogmes, parasciences, métaphysique, mythes, religions, magie, "pensées non-occidentales"... Sans oublier, bien sûr, que chacun de ces termes renferme une multiplicité de domaines...

Je suis à l'opposé d'une théorie de l'unité de la science au sens de l'empirisme logique. La représentation occidentale du monde peut être comparée à la musique. Produire une définition de la musique est une tâche au moins aussi difficile que de caractériser la représentation occidentale du monde, sinon, pour cette dernière, en recourant à une méthode d’exclusion à l'aide de l'expression "non-occidentale" (il s'agit là pourtant d'un truisme fréquemment utilisé). Et si l'on poursuit l'analogie à un niveau moins grossier, la problématique positiviste que nous avons reconnue complexe et pertinente appelle une question tout aussi ardue. Car si la représentation occidentale du monde est un fourre-tout qui, au désespoir du positiviste, traîne avec elle la sorcellerie, l'alchimie, l'astrologie, etc., certaines musiques dont je ne donnerai pas d'exemples désespèrent également le mélomane... L'unité de la "bonne" science devrait être comparée à l'unité de la "bonne" musique; un air de famille distingue la "bonne" musique de la "mauvaise", la science du conglomérat métaphysique. Les conditions de cette distinction pourraient être la richesse du son, l'harmonie, la mélodie, l'inventivité, ou, plus subjectivement, la beauté, l'émotion... pour la musique; la cohérence interne, la cohérence externe, le pouvoir descriptif ou explicatif, la communicabilité, la possibilité d'effectuer des prévisions (parfois)... pour la science. Un certain sentiment d'unité de la musique semble s'imposer au mélomane sans qu'il éprouve le besoin impérieux de construire une quelconque théorie de l'unité de celle-ci ou de formuler un critère de démarcation entre bonne et mauvaise musique; l'unité objective de la science tend de la même façon à devenir un thème obsolète de l'épistémologie et la théorie de l'unité de la science de l'empirisme logique me semble même une doctrine tout à fait comparable au géocentrisme. La notion d'unité de la musique n'est pas positiviste. Elle est même assez subjective et ne saurait se résoudre en un critère. Pas plus que pour la musique, le sentiment de l'unité de la science ne nécessite une "théorie" au sens du positivisme et ne saurait être intégralement débarrassé de toute subjectivité. Mais pour le philosophe obstiné, une explication de ce sentiment d'unité, de l'air de famille reste néanmoins nécessaire. Les sciences évoluent continuellement et la philosophie doit sans cesse reprendre et comprendre le rapport de la raison à la caractérisation de la pensée scientifique.

Comment distinguer alors, à l'intérieur de la représentation occidentale globale, le caractère scientifique d'une sous-représentation du monde composée elle-même de sous-systèmes qui prétendent représenter chacun un segment de ce monde ? Comment exprimer l'air de famille en question ? Sur quelles caractéristiques doit-on estimer une discipline au regard de cet air de famille ? Notre jugement semble porter en première approximation sur l'ensemble des conditions nécessaires, mais chacune non suffisante, que nous venons de citer:

· la cohérence interne et la cohérence externe des sous-systèmes entre eux; tous les sous-systèmes qui composent une représentation du monde doivent "marcher" entre eux et ne pas générer de contradictions flagrantes. Une philosophie des sciences est difficilement concevable si elle admet la possibilité d'une schizophrénie épistémique trop flagrante.

· la communicabilité de l'ensemble de cette représentation privilégiée.

· les pouvoirs explicatifs de chacun de ces sous-systèmes, leur efficacité épistémologique (par exemple, en réduisant les descriptions de phénomènes variés à une théorie commune).

· les pouvoirs de prévisions de certains sous-systèmes (au sens où l'on prévoit les éclipses, par exemple).

Ces conditions immédiates et classiques sont évidemment très pragmatiques. Elles constituent une sorte de règle du jeu épistémologique qui exprime l'air de famille épistémique. Il en existe d’ailleurs de multiples formulations différentes. L'adéquation et la conformité à un ensemble de règles du jeu épistémologique dans un contexte historique et philosophique précis peuvent être estimées suffisantes mais pas toujours nécessaires; et l'aspect global est ici important, car bien sûr, aucune de ces conditions prise isolément n'est suffisante. Les pouvoirs explicatifs et prédictifs (ou de prévisions ?) sont revendiqués par l'astrologie, de même que sa cohérence interne qui provient de l'astronomie ptoléméenne. La théorie engelsienne de la dialectique de la nature est tout à fait communicable et, elle aussi, intrinsèquement cohérente. A contrario, la doctrine pythagoricienne du nombre-forme a produit à son époque de véritables résultats mathématiques.

La problématique démarcative n'est pas seulement une question éthérée et un peu spécieuse de la philosophie de la connaissance. Elle n'est pas devenue caduque en même temps que le néopositivisme. Elle est présente en permanence dans la pratique des sciences et possède aussi des connotations idéologiques. Même si elle est multiforme, elle n'est pas non plus morcelée en différents problèmes qui s'ignoreraient et seraient recensés par la philosophie des mathématiques, la philosophie de la physique, etc. La problématique démarcative est dissimulée, mais présente et vivante au cœur de la plupart des disciplines proprement scientifiques. Elle existe même au sein de certains domaines non-scientifiques et ce sujet est plus rarement abordé (pour ne pas dire complètement ignoré).

Au delà de l'abandon des critères, il n'existe plus de démarcation positive. Il subsiste juste un air de famille et quelques vilains petits canards... La métaphysique suinte partout, disions-nous. Même là où l’épistémologie classique ne l'attend pas ; par exemple dans les fondements des mathématiques, dans la cosmologie, ou dans les théories de l'origine de l'homme pour mentionner un sujet que nous n’avons pas abordé dans cet essai [cf. STO92]. Et là où elle est traditionnellement attendue comme dans l'astrologie antique, elle semble presque singulière et atypique en face de véritables mythes ou doctrines religieuses. Le rapport entre la science et la métaphysique est complexe et multiforme. Il ne peut être réglé d'un coup de sabre démarcatif. Nous devons repenser le problème en terme de distinction analogique du champ scientifique plutôt que de sa démarcation. L’épistémologie doit être plus proche de l'idée d'émergence de reliefs divers dans un paysage complexe et bosselé que de l'image du couperet démarcatif.

Ceci revient à dire qu'il n'existe pas de démarcation nette et universelle entre science et métaphysique, mais une multiplicité de distinctions analogiques accompagnées de "petites interpénétrations" entre ces deux termes antagoniques. Et ces interpénétrations sont relatives, parfois floues, très souvent maquillées par une histoire récurrente. Elles restent cependant toujours révisables. En conséquence, il n'existe pas de critère de démarcation formalisable ni même de notion de démarcation non ambiguë. La psychologie, la sociologie, l'idéologie, le projet et l'histoire de la discipline surtout sont autant en jeu que la raison qui apparaît singulièrement simplificatrice lorsqu'elle se fait raison démarcative.

Si la problématique unique de la démarcation est trompeuse, une solution unique l'est encore plus. Seule subsiste une problématique multiforme de la consistance d'une représentation du monde. Les solutions ne peuvent être purement épistémologiques; elles doivent aussi comporter des éléments d'appréciation d'ordre psychologique et sociologique. Une forme de subjectivité consciente et contrôlable doit réinvestir le champ épistémologique. Il s'agit fondamentalement d'éviter une schizophrénie épistémique trop manifeste.

La consistance rationnelle peut être comprise comme la non contradiction d'une épistémê rationnelle jointe à la faculté de compléter celle-ci - c’est-à-dire, la possibilité d'ajouter une construction théorique, un ensemble d'idées, de points de vue, une sous-représentation, etc., à une représentation scientifique tout en conservant la cohérence de la représentation ainsi nouvellement créée. Bien entendu, les jugements sur la consistance rationnelle de la nouvelle représentation (et de l'ancienne) sont éminemment fluctuants selon les époques, les points de vue philosophiques et les individus. Vu du XX ème siècle, le pythagorisme était un constituant essentiel d'une représentation rationnelle du monde dans la pensée présocratique; et nous avons tenté de montrer la cohérence épistémologique de l'astrologie antique dans son contexte. Chacun connaît également des individus-éponges tout à fait aptes à intégrer dans une représentation qu'ils estiment cohérente un ensemble de conceptions hétéroclites que d’autres considèrent comme parfaitement antinomiques. Je reconnais que la notion de consistance rationnelle est sujette aux mêmes critiques de psychologisme et de sociologisme que le concept kuhnien de paradigme qui lui est évidemment apparenté. L'important n'est pas réellement là, mais dans l'expression de la consistance qui, bien que non formelle, est rationnelle et prend inévitablement l'aspect d'une non contradiction épistémique entre deux constituants ou, plus analytiquement, entre deux propositions ou concepts de deux constituants.

Les sous-systèmes de la représentation du monde que nous privilégions existent pour des raisons historiques ou d'efficacité, voire de commodité. Ils font partie intégrante de notre culture et doivent être cohérents entre eux. Il ne s'agit pas d'énoncés isolés, mais de théories constituées (ou que nous considérons comme telles) et de paradigmes envisagés dans leurs interrelations; il s'agit de vivre une représentation du monde sans contradictions ou en assumant ses contradictions épistémiques. La consistance rationnelle se vit, mais ne se démontre pas. Et d'ailleurs, même l'inconsistance d'une représentation du monde peut tout juste se montrer sans véritablement se démontrer. Nous vivons en effet en supportant, quotidiennement comme sur de longues durées, de multiples contradictions - et peut-être parfois supportons-nous notre propre existence comme une vaste contradiction... De manière similaire, certaines parties de la représentation du monde propre à un individu, ou des actes impliqués par celle-ci, peuvent ne pas apparaître très accordés entre eux, même à ses propres yeux. Un médecin peut lire très régulièrement son horoscope. Mais il se référera dans son travail à une forme de consistance rationnelle en évitant probablement que ses diagnostics ne soient subordonnés à ce genre de lecture; ses patients, eux, sont en droit de l'exiger en vertu de leur propre consistance; tout comme ils sont en droit de refuser les transfusions sanguines pour des motifs religieux par exemple bien que cela heurte au plus haut point ce même médecin. Son comportement restera, au moins pour lui, suffisamment consistant bien qu’il puisse probablement très mal juger du degré supportable d'inconsistance que lui autorise le terme suffisamment.

La consistance de la représentation du monde s'exprime habituellement par des règles du jeu constituées en systèmes philosophiques: positivisme, rationalisme, relativisme, nihilisme, anarchisme épistémologique (l'absence de règle dans ce cas est la seule règle)... Verse-t-on dans le psychologisme ? Non, car nous parlons de règles du jeu, et donc de représentations du monde constituées, publiques et critiquées... Là intervient fondamentalement la communicabilité réclamée dans l’expression de ces règles. Ce débat est public, il n'est pas psychologique - bien que la psychologie y ait aussi sa part. Les représentations et sous-représentations qui prétendent être scientifiques sont elles aussi publiques avant d'être personnelles; le livre de médecine est posé là, devant le médecin-astrologue, et ne parle pas d'horoscopes... L'air de famille s'exprime dans ces règles du jeu qui sont autant de conceptualisations de méthodes et de protocoles dégagés historiquement lors de la constitution des sciences; c'est-à-dire, pour le positivisme classique par exemple, la méthode hypothético-déductive, l'expérimentation, la reproductibilité, la prédictivité, etc. Toutes règles qui trahissent les origines physicistes du positivisme classique. La force d'entraînement de la physique est telle en effet qu'elle enrégimente épistémologiquement toutes les disciplines. Elle est le canon tyrannique de la philosophie des sciences exprimé dans le positivisme.

Savoir que je suis en train de franchir une frontière (et donc qu'il existe une frontière), je n'en suis pas toujours capable. Je sais seulement qu'en tel endroit, je suis cohérent avec une représentation du monde (personnelle ou que je souhaite aussi publique que possible) et qu'en tel autre, je ne le suis plus. Je sais aussi qu'en certains endroits les choses ne sont pas aussi claires et tranchées et que, pourtant, je suis soumis à l'attraction d'un point de vue stable, mais mal connu - peut-être une autre représentation du monde, ou, plus sûrement, un système rejeté a priori par mon actuelle représentation du monde. Cependant, je ne puis durablement m'installer dans le flou. Et pourquoi donc ? Probablement parce que la notion de consistance inhérente à la raison se concrétise immédiatement en termes logiques; et cette non contradiction épistémique, expression de la consistance rationnelle, devient invariablement tiers exclu épistémologique lorsqu'elle est interprétée par la pensée démarcative. Elle implique alors qu'il faille toujours choisir son camp. On n'a pas droit à une reconnaissance humble, au doute épistémologique : " Je ne suis pas sûr de savoir véritablement ce qu’il est est de la nature de telle ou telle discipline ". La pensée démarcative est présomptueusement simple comme le tiers exclu est catégorique. " Est-ce une science ou non ? " , nous impose-t-elle. Prisonniers d'une bipolarisation, on peut encore moins imaginer un continuum d'acceptabilité. Telle est pour moi l'explication fondamentale du caractère approximatif et pourtant attractif (donc quasiment inévitable) de la problématique démarcative; le glissement d'une exigence de cohérence rationnelle vers une raison démarcative , la transformation de la consistance rationnelle en projet démarcatif , la transition d'une sorte de principe de non contradiction épistémique (implicite et peu formel) vers un tiers exclu épistémologique (explicite et quasi-formel dans le néopositivisme, implicite ailleurs). " être ou ne pas être scientifique ", telle était la question du positivisme. Telle n'est plus la question première de la consistance rationnelle.

Le concept de consistance d'une représentation du monde possède évidemment une connotation logique. Il est une extension informelle du principe de non contradiction à une famille de paradigmes de la même manière que le positivisme pris dans son sens large est une extension du principe du tiers exclu au champ des possibilités de la raison. L'extension en question est informelle mais s'exprime inéluctablement en termes logiques; l'ontogenèse formaliste du concept de consistance logique récapitule dans sa rigueur la phylogenèse épistémologique laborieuse et parfois incertaine de la consistance rationnelle. En ce sens, je reconnais que cette idée peut induire insidieusement une interprétation positiviste - en terme de tiers exclu quasi-formel et démarcatif - puisque la tentation demeure de penser la représentation du monde comme une conceptualisation soumise à la logique. Il s'agit alors, comme nous l'avons dit, d'une façon de parler simplifiée et attractive. Elle est même inévitable parce qu'elle est justement exprimée en termes logiques à l'aide desquels nous transposons si facilement la non contradiction en tiers exclu. Si, à l'instar du positivisme logique, on souhaite tout de même représenter ce processus par quelques formules, la consistance rationnelle peut être figurée par le schéma "intuitionniste" suivant, librement inspiré de Arend Heyting:

Soit r une représentation scientifique, t une construction théorique que l'on souhaite adjoindre à r, et p une conséquence de la nouvelle représentation (r Ù t). Alors:

[1] ^ r

[2] (((r Ù t) ® p) Ù ((r Ù t) ® Ø p)) ® Ø (r Ù t)

[3] Ø t

où [3] est déduit simplement de [1] et [2] ... la plupart du temps (notion peu formelle, j'en conviens...).

La construction théorique t est alors rejetée en vertu de l'inconsistance de la nouvelle représentation (r Ù t) exprimée en [2]. Ce schéma est très différent du modus tollens poppérien déjà évoqué et qui possède la même conclusion: ((t ® p) Ù Ø p) ® Ø t. La consistance rationnelle se concrétise effectivement en un processus de la connaissance qui suggère l'image d'une recherche de contradictions, la quête, la traque de la cohérence globale d'une représentation du monde; c’est un équilibre (certes instable) qui met en avant des connaissances toujours soumises à validations, et où l’adéquation des deux possibilités p et Ø p à la représentation r Ù t est évaluée en permanence. Le schéma poppérien par contre repose sur un tiers exclu sec et statique dont est absent le terme r, la représentation scientifique posée comme "vraie dans son ensemble" en [1]. Le problème de la démarcation est alors l'aspect simplifié que prend un problème holiste, celui de la consistance de la représentation du monde que je privilégie et de la nature de ce privilège. Le schéma du tiers exclu épistémologique qui est sous-jacent à la démarcation est le tiers exclu classique ^ (t Ú Ø t) en vertu duquel une discipline cognitive ou explicative est une science ou n'en est pas une. Il est quasi-formel - c'est le sens de la locution tiers exclu épistémologique en face de l’expression non contradiction épistémique; il impose l'image de la bulle des sciences en face du marais glauque des non-sciences; il repose sur une cohérence/opposition repliée sur elle-même et dont l'épistémê contenu dans le terme épistémique est subordonnée au suffixe logique du mot épistémologique.

En fin de compte, tout le positivisme inhérent à la pensée démarcative se réduit au principe du tiers exclu épistémologique, ou plutôt à son caractère fallacieux provenant d'une interprétation de la non contradiction épistémique - expression de la consistance rationnelle. Il est projeté vers l'avant sous la forme du couperet démarcatif et devient ensuite critère assuré de sa capacité à statuer sur la connaissance (alors que la règle non "critérisable" qui me semble correcte tient dans la cohérence et la consistance d'un système de connaissances).

Le degré admissible de porosité des cloisons à l'intérieur d'une représentation du monde peut être considéré comme la pierre de touche de la vue "cohérentiste" de l'épistémologie. Si les différents sous-systèmes sont isolés, ils peuvent être contradictoires; mais la contradiction n'en est pas réellement une, car il s'agit alors d'univers distincts et parallèles, pensables ensemble, mais distinctement - je peux comprendre à la fois l'astronomie et l'astrologie tout comme je comprends et j'admets la géométrie euclidienne et celle de Riemann (attention, les groupes verbaux ne sont pas identiques car il s'agit pour l'instant d'une analogie). Par contre, au delà d'un certain seuil d'interpénétration des sous-systèmes, l'intégration de leurs contradictions dans une vue consistante pose manifestement problème. Tel est le cas lorsque comprendre évolue vers comprendre et admettre dans le premier terme de l'analogie précédente; on risque alors de rencontrer des propositions similaires à p dans la règle [2] de notre schéma "intuitionniste". Et j'ai essayé de montrer dans cet essai que l'interpénétration est parfois bien réelle - à des degrés et surtout sous des formes diverses - mais reste parfaitement admissible. La clôture présente de très nombreux trous de tailles variées, mais elle reste une clôture et le champ scientifique demeure un champ dont la connexité est réelle et matière à philosophie.

Le "cohérentisme" proposé est un relativisme conséquent. Il n'existe pas une seule règle du jeu, mais une multitude. Plus ou moins explicites ou implicites, exprimées ou secrètes, claires ou obscures, et même - on peut parfois le déplorer - imprégnées de comportements proches de l'acte de foi ! Comprendre et admettre sont en effet aussi trompeurs l'un que l'autre. Admettre ne suppose pas obligatoirement comprendre, et réciproquement. Nous vivons en effectuant une multitude de quasi-actes de foi; même si l'on se restreint au contexte qui nous occupe, je n'ai ni le temps ni les moyens (y compris intellectuels) de comprendre des chapitres entiers des sciences, et non des moindres. Plus encore, j'admets bien souvent certains résultats importants dans les domaines qui me semblent les plus familiers; et pas toujours en ayant la possibilité de me réfugier derrière l'impression de pouvoir aborder et comprendre les résultats en question si je le souhaite vraiment et avec beaucoup d'efforts. La compréhension potentielle perd chaque jour un peu de terrain. L'intelligibilité virtuelle et intégrale est définitivement un rêve. C'est l'un des enseignements de certaines démonstrations monstrueuses en mathématiques, fruit de la collaboration d'une multitude d'auteurs, qui ont nécessité de nombreuses heures de calculs sur de puissantes machines, et dont l'expression tient dans des milliers de pages presque hermétiques pour des lecteurs non spécialistes. J'admets donc ces théorèmes pourtant faciles à exprimer et à comprendre mais dont les preuves dépassent mon entendement de la même façon que monter dans un avion est un acte simple mais relève presque de l'acte de foi envers la technologie aéronautique. Par contre, je n'admets ni l'astrologie ni la dialectique de la nature bien que je les comprenne raisonnablement (!) bien - jusque dans leurs justifications (leurs "preuves"...).

Le "cohérentisme" est une conception plus forte que le relativisme car il considère les sous-systèmes d'une représentation dans leurs rapports les uns avec les autres. Reprenons l'exemple de l'astrologie. On ne peut même pas parler d'incohérences intrinsèques au couple maudit astronomie/astrologie. Il n'existe pas d'énoncés théoriques, pas même de véritables faits reconnus ou affirmés par l'une et niés par l'autre. Cette affirmation est un peu péremptoire, mais tout le monde connaît leur dialogue de sourds depuis des siècles - y compris sur la question de la précession des équinoxes (un signe/symbole de l'astrologie est décidément incommensurable avec un signe/alignement fortuit d'étoiles). Ce n'est pas sur le terrain analytique que se situe leur antagonisme. Simplement, l'astronomie se situe dans la sphère paradigmatique de la physique et a évolué dans son sillage. Elle s'est d'ailleurs transformée en astrophysique. L'astrologie, par contre, n'a modifié ni ses conceptions fondamentales ni ses méthodes. Elle n'en a pas eu besoin puisqu'elle est le seul paradigme structuré qui reste en lice sur la question de l'influence déterministe du macrocosme sur le microcosme (la dialectique de la nature par contre ne peut décidément plus prétendre expliquer quoi que ce soit puisque de nombreuses théories très diverses le font beaucoup mieux qu'elle). L'astronomie a ainsi refusé à l’astrologie que celle-ci la rejoigne auprès de la physique. Du point de vue de la consistance rationnelle, il est donc nécessaire d'étudier non seulement la cohérence et les changements de paradigmes, mais aussi la cohérence mutuelle et l'influence de ces changements sur d'autres domaines, en dehors et parfois très loin de la sphère du paradigme antérieur. Comment alors se prononcer sur l'astrologie ? Par quelle méthode peut-on aborder sa qualification ? à l'aide d'une sorte de thèse de Duhem-Quine que l'on peut généraliser de façon assez curieuse en l'étendant au champ non-scientifique. Si je conteste l'astrologie moderne, je la conteste en effet "en bloc"; je ne nie pas seulement un énoncé unique tel que l'influence d'un quelconque trigone sur mon destin personnel. Mais l'aspect global est plutôt dans ce cas d'ordre supérieur. À la différence de la thèse de Duhem-Quine appliquée aux sciences où l'énoncé et la théorie sont seuls pris en compte, ce ne sont pratiquement jamais des énoncés individuels de l'astrologie qui sont examinés mais l'ensemble de celle-ci (qui joue alors un rôle analogue à celui de l'énoncé individuel) en face de la représentation scientifique du monde (qui joue le rôle du référentiel des tests). Nous "testons" l'astrologie moderne considérée comme un tout vis-à-vis de l'ensemble de la représentation scientifique du monde en appelant à la rescousse l'astronomie, la physique, la sociologie, l'histoire des mentalités et des religions, la psychologie, la sociologie... Nous devons presque convoquer l'intégralité de notre représentation scientifique ainsi que l'exprime le postulat [1] et la "règle" [2] du schéma précédent.

Si la notion de consistance rationnelle glisse peut-être inévitablement de la non contradiction épistémique vers le tiers exclu épistémologique et démarcatif, je revendique néanmoins l'indécidabilité en son nom... Mais il ne s'agit pas d'une indécidabilité insipide et pusillanime. L'indécidabilité épistémique est une conséquence de la consistance rationnelle et n'est pas plus formelle que celle-ci; elle doit rester qualifiante et critique, même si elle ne se concrétise pas par un choix dans un lot famélique d'étiquettes tel que la trilogie {science, métaphysique, parascience}. Elle parvient presque à une interprétation de l'incomplétude puisque l'ajout d'un nouveau sous-système, d'une autre vision du monde à une représentation - tout comme l'ajout d'un nouvel axiome à une axiomatique - est toujours autorisé sous réserve de consistance. La théorie des catastrophes, à mon avis, est actuellement un sous-système que l'on peut à loisir omettre ou ajouter à une représentation scientifique du monde; et dans ce cas, on ne parle plus bien sûr de comprendre, mais d'admettre. Cette théorie est analogue à un "axiome du choix de la connaissance"; et la comparaison peut sans doute être poussée jusqu'au caractère utile mais la plupart du temps non nécessaire dans le travail mathématique usuel, de l'axiome du choix - tout comme la théorie des catastrophes peut être considérée comme une conception explicative sans être actuellement indispensable pour une représentation du monde de type scientifique. Comment alors qualifier cette théorie par rapport au champ scientifique ? Thom affirme lui-même qu'elle n'est ni scientifique, ni philosophique, et il la qualifie successivement d'herméneutique des données expérimentales, de méthodologie, puis de générateur de modèles [cf. THO80]. Il laisse, semble-t-il, chacun libre de se prononcer sur sa nature; le philosophe sera peut-être assez attiré par une herméneutique des données expérimentales, tandis que le scientifique préférera un générateur de modèles... Si une autre interprétation d'un phénomène modélisé par la théorie des catastrophes apparaît, qu'adviendra-t-il alors de celle-ci ? La situation peut être comparée à celle de la dialectique de la nature à la fin du siècle dernier qui pouvait, de la même manière, être vue comme une herméneutique - mais plutôt une herméneutique d'analogies assez grossières dans ce cas. Sans qu'elle ait jamais été véritablement considérée comme une science, elle pouvait être acceptée, négligée, ignorée, ou refusée par les scientifiques. Prétention d'indécidabilité épistémique qu'elle ne peut plus revendiquer maintenant, comme nous l'avons vu, puisque notre représentation scientifique du monde a considérablement évolué depuis cette époque avec l'apparition de nombreuses explications plus performantes. [Se pourrait-il qu'à l'instar des géométries, une représentation du monde puisse être complétée par une théorie A d'une part (de façon à constituer une nouvelle représentation), et par une théorie B d'autre part (et constituer également une nouvelle représentation) tandis que la cohabitation de A et B ensemble au sein de cette représentation du monde viole sa consistance rationnelle ? Ces deux nouvelles représentations ainsi constituées, tout en étant chacune consistante, seraient incommensurables...]

En poursuivant l'analogie entre la consistance rationnelle et la consistance d'une axiomatique, l'incomplétude intrinsèque de certains systèmes formels possède-t-elle une interprétation similaire ? Une représentation du monde serait-elle incomplète sui generis, à la façon de l'arithmétique ? Intuitivement cela n'est guère contestable et là encore, l'analogie semble efficace, puisque la philosophie nous montre que la compréhension de la nature des sciences et de la raison est toujours inachevée...

On a reproché à mon point de vue d'être "décevant". Mais en méditant l'exemple des systèmes formels incomplets, on se convainc aisément que si l'on substitue le concept de consistance rationnelle à la raison démarcative, les réponses qui en sont déduites ne sont pas plus décevantes que ne le sont les théorèmes d'incomplétude. À moins que l'arithmétique ne soit elle-même décevante... Ou que l'on préfère les systèmes épistémologiques formels et complets, consistants et rassurants certes, mais si clos, si froids, si éloignés surtout de l'histoire, de la pratique et de la vie des sciences...

Pour conclure sur quelques expressions que nous avons déjà rencontré, nous savons maintenant en quoi la consistance de la représentation du monde est une contrainte sociale; une représentation consistante doit être communiquée; elle ambitionne d'être aussi publique que possible. Un monde intérieur peut être empli de contradictions; une structure communicable doit en être exempte. Un monde où "n'importe quoi marche" n'est pas réellement communicable; une représentation consistante du monde doit l'être.

La représentation du monde n'est pas régie par la seule raison, mais aussi par le sujet qui décide seul du degré d'adéquation de sa propre représentation avec les règles qu'il s'est donné. Et notamment avec le principe de non contradiction épistémique qui peut être vu comme une méta-règle. C'est en ce sens seulement que la consistance d'une représentation du monde est subjective. Mais si la raison elle-même appartient à ma représentation du monde, si je décide de réguler cette représentation grâce à elle à travers un principe de non contradiction épistémique, et que je la rende ainsi publique, la consistance de ma représentation devient "comme objective". Et la science rejoint une forme de raison qualifiante sans être a priori discriminante. Elle subordonne à la consistance rationnelle une certaine opposition au champ non-scientifique. En ce sens précis, sous le contrôle de la raison, elle redevient presque sublime...

P.P.

© Aubin éditeur, 1996


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